Le lion et le moucheron

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 8 (1828 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 16 décembre 2011
Lire le document complet
Aperçu du document
Albert Cohen naît à Cordoue mais ses parents, petits commerçants juifs, quittent la grève en 1900 pour s'installer à Marseille.

Je me souviens aussi de nos promenades du dimanche, en été, elle et moi, tout jeune garçon. On n'était pas riches et le tour de la Corniche ne coûtait que trois sous. Ce tour, que le tramway faisait en une heure, c'était, en été, nous villégiatures, nos mondanités,nos chasses à courre. Elle et moi, deux faibles et bien vêtus, et aimant à en remontrer à dieu. Je revois un de ces dimanches. Ce devait être à l'époque du président Fallières, gros rouge ordinaire, qui m'avais fait frissonner de respect lorsqu'il était venu visiter notre lycée. «Le chef de la France », m'étais-je répété, avec une chair de poule d'admiration.

En ce dimanche, ma mère et moi, nousétions ridiculement bien habillés et je considère avec pitié ces deux naïfs d'antan, si inutilement bien habillés, car personne n'était avec eux, personne ne se préoccupait d'eux. Ils s'habillaient très bien pour personne. Moi, en inopportun costume de petit prince avec un visage de fille, angélique et ravi à me faire lapider. Elle, reine de Saba déguisée en bourgeoise, corsetée émue et un peuégarée d'être luxueuse. Je revois ses longs gants de dentelle noire, son corsage à ruches avec des plissés, des bouillons et des fronces, sa voilette, son boa de plumes, son éventail, sa longue jupe à taille de guêpe et à volants qu'elle soutenait de la main et qui découvrait des bottines à boutons de nacre avec un petit rond de métal au milieu. Bref, pour cette promenade dominicale, on s'habillaitcomme des chanteurs d'après-midi mondaine et il ne nous manquait que le rouleau de musique à la main.

Arrivés à l'arrêt de La Plage, en face d'un casino rongé d'humidité, on prenait place solennellement, émotifs et peu dégourdis, sur des chaises de fer et devant une table verte. Au garçon de la petite baraque, qui s'appelait « Au Kass' Kroutt' », on demandait timidement une bouteille de bière, desassiettes, des fourchettes et, pour se le concilier, des olives vertes. Le garçon parti, c'est-à-dire le danger passé, on se souriait avec satisfaction, ma mère et moi, un peu empotés. Elle sortait alors les provisions emballées et elle me servait, avec quelque gêne si d'autres consommateurs nous regardaient, toutes sortes de splendeurs orientales, boulettes aux épinards, feuilletés au fromage,boutargue, rissoles aux raisons de Corinthe et autres merveilles. Elle me tendait une serviette un peu raide, amoureusement repassée la veille par ma mère si heureuse de penser, tandis qu'elle repassait en fredonnant un aire de Lucie de Lammermoor, quelle irait demain avec son fils au bord de la mer. Elle est morte.

Albert Cohen, le Livre de ma mère, Gallimard, 1954
Plan de ce commentaire
I]L'humour et l'émotion
1 la rappel du passé : entre objectivité et déformation humoristique
2 l'émotion sincère devant l'aour et la simplicité de cette mère et de son fils
3 des étrangetés de style trahissent l'émotion
II] Un hommage rendu par Cohen à sa mère
1 Sa place centrale dans l'oeuvre et dans le texte
2 La valorisation de son apparence physique
3 Un beauté intérieure
Presque tous lesautobiographiste reconnaissent l'influence fondatrice des parents sur une vie : règlement de compte avec des adultes jugés trop durs, comme chez Vallès, ou souvenir émerveillé et reconnaissant comme chez Rousseau... l'autobiographiste reviens sur les pas de son enfance.
Dans Le Livre de ma mère Cohen, déjà âgé, fait revivre avec émotion le souvenir de sa mère disparue. Il se retourne vers sessouvenirs d'enfance, vers leurs loisirs tout simples du dimanche à Marseille qui leur paraissaient pourtant merveilleux parce qu'il étaient ensemble. Sa mère n'est plus, et pour ne pa laisser sa peine prendre le dessus, il rapporte ces moments avec une certaine distance ironique. Dans une tonalité en demi-teinte, entre humour et émotion, il rend un hommage vibrant à cette mère si aimante et tant...
tracking img