Le mal et la societe par jule ferry

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  • Publié le : 21 novembre 2010
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L'approche « scientifique » du monde humain, de ce monde que Dilthey désignait encore comme un « monde de l'esprit » pour le protéger des sciences de la nature, tend à l'objectivité. Le terme doit être entendu au sens fort : pris comme objet, l'homme est réifié, transformé en simple chose, et ses comportements, qu'ils soient bons ou mauvais, voire méchants, ne sont plus, après analyse, que lesrésultats de mécanismes inconscients et aveugles. Le plaidoyer de l'avocat y gagne, bien entendu. Son discours s'enrichit puisqu'il dispose enfin d'arguments solides pour rejoindre l'adage socratique : nul, c'est maintenant prouvé, n'est méchant volontairement ! Mais le monde de l'esprit y perd, et nous ne comprenons plus ce qui oppose l'action humanitaire, au sens le plus large du terme, à cellesque nous jugeons « inhumaines ». Au fur et à mesure que la responsabilité du Mal nous est ôtée, nous sommes aussi, et pour les mêmes raisons, déchargés de celle du Bien. Si nul n'est plus méchant volontairement, si tout est affaire de détermination par le contexte, nul n'est bon non plus que par l'effet d'une situation favorable. La responsabilité de l'homme s'évanouit, mais le Bien et le Mal avecelle. Les métamorphoses du Diable peuvent enfin s'achever. Sa ruse a pleinement réussi.
Est-il encore permis, même si tout s'y oppose, d'en douter ? Les interprétations suggérées par la sociologie et les autres sciences humaines ont sans doute leur vérité. Qui pourrait nier aujourd'hui que l'environnement social ou affectif, pour ne rien dire de notre héritage génétique, ait un rôle conscient ouinconscient dans nos comportements ? Pourtant le soupçon s'introduit que ces considérations scientifiques sont, à jamais, incomplètes, qu'elles laissent toujours échapper une part (l'essentiel ?) de ce qu'elles prétendent saisir exhaustivement. On a tort, pour le dire d'une formule, de confondre une situation, qui peut favoriser certains comportements mais non les contraindre en toute nécessité,avec une détermination qui les engendrerait de façon mécanique et irrésistible. Comment croire sérieusement que ceux qui décident d'élever le viol et la torture au rang de principes politiques ne sachent pas ce qu'ils font ? Comment accepter qu'ils deviennent, non plus les bourreaux mais les victimes d'une histoire « difficile » ? [...]
Il est heureux, du reste, que certains représentants dessciences humaines aient assez de lucidité et de courage intellectuel pour en convenir. Mais il leur faut s'opposer aux courants dominants qui les constituent. L'une des pentes de la psychanalyse, notamment, eût été sans nul doute au réductionnisme le plus radical. Le grand Freud lui-même ne s'en est pas privé. De la personnification du Mal, il ne nous dit le plus souvent que des banalités : leDiable, c'est l'inconscient, la « contre-volonté », la libido, le sexe, les pulsions refoulées, un mauvais père, et autres découvertes dignes d'un étudiant de première année. Par exemple, dans cette lettre à Fliess de janvier 1897 : « J'ai trouvé l'explication du vol des sorcières ; leur grand balai est probablement le grand seigneur Pénis ... ». Bien joué, mais le fil blanc ne pouvait passeréternellement inaperçu. Lorsque Freud introduit dans sa réflexion le mécanisme de la « projection » et surtout l'instinct de mort, il s'approche sans doute davantage de la question. Mais le mystère n'en subsiste pas moins, car le mal n'est pas une simple émanation de l'esprit, un mécanisme purement psychique : il relève d'une extériorité bien réelle, comme le reconnaît, non sans une certaine humilité, l'undes meilleurs analystes d'aujourd'hui, André Green. A l'issue d'un bel article intitulé de façon significative « Pourquoi le mal ? », Green conclut de la façon suivante, qui vaut d'être méditée : « ... Je demeure convaincu que le mal existe et qu'il n'est pas une défense ou une attitude de façade, ou le camouflage d'une psychose. Il faut aller chercher le mal là où il sévit. Dans le monde...
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