Le mal

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  • Publié le : 19 avril 2011
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  Concrètement, c’est pour deux raisons assez différentes que je m’intéresse aux activités de l’esprit. Tout a commencé quand j’ai assisté au procès Eichmann à Jérusalem. Dans mon rapport, je parle de la « banalité du mal ». Cette expression ne recouvre ni thèse, ni doctrine, bien que j’aie confusément senti qu’elle prenait à rebours la pensée traditionnelle - littéraire, théologique,philosophique - sur le phénomène du mal. Le mal, on l’apprend aux enfants, relève du démon il s’incarne en Satan qui_ « tombe du ciel comme un éclair » (saint Luc, 10, 18), ou Lucifer, l’ange déchu (« Le diable lui aussi est un ange » - Miguel de Unamuno)  dont  le  péché  est  l’orgueil (« orgueilleux comme Lucifer »), cette superbia dont seuls les meilleurs sont capables : ils ne veulent pas servir Dieu,ils veulent être comme Lui. Les méchants, à ce qu’on dit, sont mus par l’envie ; ce peut être la rancune de ne pas avoir réussi sans qu’il y aille de leur faute (Richard lll), ou l’envie de Caïn qui tua Abel parce que « Yahvé porta ses regards sur Abel et vers son offrande, mais vers Caïn et vers son oblation il ne les porta pas ». Ils peuvent aussi être guidés par la faiblesse (Macbeth). Ou, aucontraire, par la haine puissante que la méchanceté ressent devant la  pure  bonté  (Iago[1] :   «Je  hais   le  More,  Mes  griefs m’emplissent   le  cœur » ;   la  haine  de Claggart pour l’innocence « barbare » de Billy Budd[2], haine que Melville considère comme « une dépravation de la nature ») ou encore par la convoitise, « source de tous les maux » (Radix omnium  malorum cupiditas}.  Cependant,  ce  que j’avais sous les yeux, bien que totalement différent, était un fait indéniable. Ce qui me frappait chez le coupable, c’était un manque de profondeur évident, et tel qu’on ne pouvait faire remonter le mal incontestable qui organisait ses actes jusqu’au niveau plus profond des racines ou des motifs. Les actes étaient monstrueux, mais le responsable — tout au moins le responsablehautement efficace qu’on jugeait alors — était tout à fait ordinaire, comme tout le monde, ni démoniaque ni monstrueux.  Il n’y avait en lui trace ni de convictions idéologiques solides, ni de motivations spécifiquement malignes, et la seule caractéristique notable qu’on décelait dans sa conduite, passée ou bien manifeste au cours du procès et au long des interrogatoires qui l’avaient précédé, était denature entièrement négative : ce n’était pas de la stupidité, mais un manque de pensée. Dans le cadre du tribunal israélien et de la procédure carcérale, il se comportait aussi bien qu’il l’avait fait sous le régime nazi mais, en présence de situations où manquait ce genre de routine, il était désemparé, et son langage bourré de clichés produisait à la barre, comme visiblement autrefois,  pendantsa  carrière  officielle, une sorte  de comédie  macabre. Clichés, phrases toute faites, codes d’expression standardisés et conventionnels ont pour fonction reconnue, socialement, de protéger de la réalité, c’est-à-dire  des  sollicitations  que  faits  et  événements imposent à l’attention, de par leur existence même. On serait vite épuisé à céder sans cesse à ces sollicitations » ; la seuledifférence entre Eichmann et le reste de l’humanité est que, de toute évidente, il les ignorait totalement.
      C’est cette absence de pensée — tellement courante dans la vie de tous les jours où l’on a à peine le temps et pas davantage l’envie de s’arrêter pour réfléchir — qui éveilla mon intérêt. Le mal ( par omission aussi bien que par action ) est-il possible quand manquent non seulement les «motifs répréhensibles » (selon la terminologie légale) mais encore les motifs tout court, le moindre mouvement d’intérêt ou de volonté ? Le mal en nous est-il, de quelque façon qu’on le définisse, « ce parti de s’affirmer mauvais » et non la condition nécessaire à l’accomplissement du mal ? Le problème du bien et du mal, la faculté de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, seraient-ils en...
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