Le mondain

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  • Publié le : 25 mars 2012
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Regrettera qui veut le bon vieux temps.
Et l'âge d'or et le règne d'Astrée,
Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,
Et le jardin de nos premiers parents;
Moi, je rends grâce à la Nature sage,
Qui, pour mon bien m'a fait naître en cet âge
Tant décrié par nos pauvres docteurs:
Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs.
J'aime le luxe, et même lamollesse,
Tous les plaisirs, les arts de toute espèce
La propreté, le goût, les ornements:
Tout honnête homme a de tels sentiments.
Il est bien doux pour mon cœur très immonde
De voir ici l'abondance à la ronde,
Mère des arts et des heureux travaux,
Nous apporter de sa source féconde,
Et des besoins et des plaisirs nouveaux.
L'or de la terre et les trésors del'onde,
Leurs habitants et les peuples de l'air,
Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.
Ah! le bon temps que ce siècle de fer!
Le superflu, chose très nécessaire,
A réuni l'un et l'autre hémisphère.
Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux
Qui de Texel, de Londres, de Bordeaux,
S'en vont chercher, par un heureux échange,
De nouveaux biens, nés auxsources de Gange,
Tandis qu'au loin, vainqueurs des musulmans,
Nos vins de France enivrent les sultans?
Quand la nature était dans son enfance,
Nos bons aïeux vivaient dans l'innocence,
Ne connaissant ni le tien ni le mien.
Qu'auraient-ils pu connaître? Ils n'avaient rien,
Ils étaient nus; et c'est chose très claire
Que qui n'a rien n'a nul partage à faire.Sobres étaient. Ah! je le crois encor;
Martialo n'est point du siècle d'or.
D'un bon vin frais ou la mousse ou la sève
Ne gratta point le triste gosier d'Eve.
La soie et l'or ne brillaient point chez eux :
Admirez-vous pour cela nos aïeux?
Il leur manquait l'industrie et l'aisance :
Est-ce vertu? C'était pure ignorance...

En 1734, Voltaire est menacé d'êtrearrêté alors qu'il a laissé publier les Lettres philosophiques malgré leur interdiction. Il se réfugie à Cirey, à la frontière de la Lorraine, province qui n'appartient pas à la France à cette époque.

L'exil à Cirey est une retraite studieuse et heureuse. Il se lie d'amitié avec Emilie de Châtelet, une mathématicienne férue d'astronomie, sans doute la femme la plus savante de son temps. Lechâteau de Cirey procure à ses nombreux invités bien des divertissements: théâtre, marionnettes, lanterne magique. Joie de vivre, raffinements et plaisirs trouvent leur écho dans le poème Le Mondain.

L'histoire occupe aussi Voltaire à Cirey. Il célèbre l'avènement du siècle de Louis XIV mais également tout ce qui concourt au rayonnement de la civilisation. De retour à Paris, Voltaire obtient descharges honorifiques et la place d'historiographe du roi. Il déploie ses talents de courtisan en direction de Versailles, où il mène une vie mondaine.

Mêlant les sentences épicuriennes aux scènes burlesques, Voltaire illustre, dans Le Mondain, cette idée aimablement provocante : les raffinements de la civilisation augmentent le bonheur des hommes. Il fait l'apologie du luxe et de la légèreté.

Ils'oppose ainsi au pessimisme de Pascal pour qui l'homme est un "monstre" incompréhensible, "égaré dans ce recoin de l'univers".

Il répond par avance aux nostalgiques du bonheur ancestral (celui qui a précédé le péché originel) qui associent le renouveau moral à la pratique d'une vie pieuse et dévouée à Dieu.

Néanmoins, cette apologie du luxe, du plaisir et de l'action, qui paraît légère,causa de vives inquiétudes à Voltaire : craignant qu'une copie du poème ne soit découverte, il se cacha deux mois en Hollande sous un faux nom pour échapper aux risques de poursuite.

Le Mondain serait-il une œuvre subversive ? Sans doute, puisqu'on y lit une satire grotesque du récit de la Genèse : dans les expressions "bon vieux temps", et "le triste gosier d'Eve", le ton désinvolte employé...
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