Le nid

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  • Publié le : 27 août 2010
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Le nid

Il faisait un temps radieux ce jour-là. Un temps doux et limpide, propice aux grands changements, avant-coureur de délivrance. Nous avons attendu ce moment comme la terre aride attendait les premiers nimbus. Comme ce parent inapte à la génération attendait, la main sur le cœur, une progéniture saine et compensatoire.
Depuis un temps, la rumeur avait voyagé dans les couloirs sombres del’orphelinat, traversant les portes et les murs en double cloison et semant une sorte de joie hésitante et mitigée au milieu des pensionnaires de la maison bleue. On allait changer de gouvernante, précisément notre gouvernante. Serait-ce une autre Amitaf ?
Aibar, Dahij et Kirat se perchèrent sur leurs tabourets et enfoncèrent leur têtes contre le treillis poussiéreux, les autres incapablesd’une telle manœuvre se contentaient de marmonner de confus mots synonymes d’impuissance, ou de regarder simplement les perchés qui flairaient déjà les prémices de ce changement subversif.
Amarka fit éruption dans notre maison, dépourvue de son encensoir. Ce n’était pour autant ni pour la réprimande ni pour son exorcisme habituel, mais pour nous présenter avec sa voix d’alto la nouvelle éducatrice.« Voici votre nouvelle gouvernante, elle S’appelle Amal et elle prendra dorénavant la place de Amitaf qui va partir. Soyez donc sages, ou je vous… » Sans avoir le temps de finir sa phrase, elle pivota sur ses talons, fit quelques pas et disparut dans la pénombre du couloir. Ses phrases, aujourd’hui, à l’encontre de ses discours quotidiens et fastidieux, étaient courtes et monosyllabiques. C’était uneinstruction bien entendu. La rumeur, en l’occurrence, c’était transformé pour notre grande surprise en réalité palpable.
C’était juste avant le petit déjeuner. Nos yeux ne quittèrent point cette jeune femme qui se tenait à droite de Amarka, car elle possédait quelque chose de rassurant, quelque chose qui avait aimanté d’emblée nos esprits. Amal laissa errer un regard lent et visiblement triste surnous, puis sur le reste du meuble qui composait notre dortoir. A plusieurs reprises, elle porta une main frêle jusqu’au ses narines et moucha un coup puis la laissa tomber comme si son nez avait détecté soudainement une odeur qui dérangea son organe olfactif.
La présentation, certes, fut brève mais nous avions eu le temps de considérer à quel point la différence entre cette créature et Amarkaétait énorme, l’une dans son charme et son affabilité engageante et l’autre dans son déplaisance, sa malveillance et de surcroît son étonnante indifférence.
Aussitôt, chacun de nous entama ses prévisions et étudia comment il allait tirer profit de ce changement grandiose et longuement espéré. Chacun de nous envisageait de quelle manière allait exploiter la liberté tant attendue : se réjouir, fêter,crier, se chamailler…peu importe cette femme avec ce visage jubilatoire allait certainement changer notre vie ! C’était une évidence. Le temps des séquestrations aberrantes, le temps des châtiments qui nous étaient infligés, le temps des nominations ignominieuses dont nous étions sujets comme les gorets ou la portée de chien, seraient désormais une chose abolie et à jamais. C’était unpressentiment infaillible de petits opprimés.
J’avais également tant attendu cet événement mais dans le silence et la solitude, et alors que ce moment étant enfin arrivé une question émergea et me mit dans la confusion : cette femme serait-elle capable de me rendre la parole perdue après l’arrivée de Amitaf ?
Mais effectivement, pourquoi avais-je perdu soudainement la voix ? Pour quelles déplorables ousages raisons ma langue avait cessé d’émettre les sons qui faisaient jouir les uns et courroucer les autres ? Est-ce pour me punir qu’on m’avait ôté la faculté de la parole ? Est-ce pour faire de moi un objet d’études capable de dévoiler quelques mécanismes cachés de la psychanalyse et de la psycholinguistique ? Cependant, avant que j’eusse été atteint de cette aphonie, j’émettais le...
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