Le parapluie

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Guy de Maupassant : Le parapluie. Texte publié dans Le Gaulois du 10 février 1884 sous la signature de Maufrigneuse, puis publié dans le recueil Les soeurs Rondoli.
Numérisation : Rémi Charest
Mise en forme HTML (27 août 1998) : Thierry Selva
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LE PARAPLUIE
A Camille Oudinot.
Madame Oreille était économe. Elle savait la valeur d'un sou etpossédait un arsenal de principes sévères sur la multiplication de l'argent. Sa bonne, assurément, avait grand mal à faire danser l'anse du panier ; et M. Oreille n'obtenait sa monnaie de poche qu'avec une extrême difficulté. Ils étaient à leur aise, pourtant, et sans enfants ; mais Mme Oreille éprouvait une vraie douleur à voir les pièces blanches sortir de chez elle. C'était comme une déchirure pourson coeur ; et, chaque fois qu'il lui avait fallu faire une dépense de quelque importance, bien qu'indispensable, elle dormait fort mal la nuit suivante.
Oreille répétait sans cesse à sa femme :
- Tu devrais avoir la main plus large, puisque nous ne mangeons jamais nos revenus.
Elle répondait :
- On ne sait jamais ce qui peut arriver. Il vaut mieux avoir plus que moins.C'était une petite femme de quarante ans, vive, ridée, propre et souvent irritée.
Son mari, à tout moment, se plaignait des privations qu'elle lui faisait endurer. Il en était certaines qui lui devenaient particulièrement pénibles, parce qu'elles atteignaient sa vanité.
Il était commis principal au Ministère de la guerre, demeuré là uniquement pour obéir à sa femme, pour augmenterles rentes inutilisées de la maison.
Or, pendant deux ans, il vint au bureau avec le même parapluie rapiécé qui donnait à rire à ses collègues. Las enfin de leurs quolibets, il exigea que Mme Oreille lui achetât un nouveau parapluie. Elle en prit un de huit francs cinquante, article de réclame d'un grand magasin. Les employés, en apercevant cet objet jeté dans Paris par milliers,recommencèrent leurs plaisanteries, et Oreille en souffrit horriblement. Le parapluie ne valait rien. En trois mois, il fut hors de service, et la gaieté devint générale dans le Ministère. On fit même une chanson qu'on entendait du matin au soir, du haut en bas de l'immense bâtiment.
Oreille, exaspéré, ordonna à sa femme de lui choisir un nouveau riflard, en soie fine, de vingt francs, et d'apporter unefacture justificative.
Elle en acheta un de dix-huit francs, et déclara, rouge d'irritation, en le remettant à son époux :
- Tu en as là pour cinq ans au moins.
Oreille, triomphant, obtint un vrai succès au bureau.
Lorsqu'il rentra le soir, sa femme, jetant un regard inquiet sur le parapluie, lui dit :
- Tu ne devrais pas le laisser serré avec l'élastique, c'est lemoyen de couper la soie. C'est à toi d'y veiller, parce que je ne t'en achèterai pas un de sitôt.
Elle le prit, dégrafa l'anneau et secoua les plis. Mais elle demeura saisie d'émotion. Un trou rond, grand comme un centime, lui apparut au milieu du parapluie. C'était une brûlure de cigare !
Elle balbutia :
- Qu'est-ce qu'il a ?
Son mari répondit tranquillement, sans regarder :- Qui, quoi ? Que veux-tu dire ?
La colère l'étranglait maintenant ; elle ne pouvait plus parler :
- Tu... tu... tu as brûlé... ton... ton... parapluie. Mais tu... tu... tu es donc fou !... Tu veux nous ruiner !
Il se retourna, se sentant pâlir :
- Tu dis ?
- Je dis que tu as brûlé ton parapluie. Tiens !...
Et, s'élançant vers lui comme pour le battre,elle lui mit violemment sous le nez la petite brûlure circulaire.
Il restait éperdu devant cette plaie, bredouillant :
- Ça, ça... qu'est-ce que c'est ? Je ne sais pas, moi ! Je n'ai rien fait, rien, je te le jure. Je ne sais pas ce qu'il a, moi, ce parapluie !
Elle criait maintenant :
- Je parie que tu as fait des farces avec lui dans ton bureau, que tu as fait le...
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