Le plaisir du travail

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  • Publié le : 3 avril 2011
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Le plaisir du travail

Le mot travail provenant étymologiquement du latin trepalium, qui désigne d'abord un appareil pour maintenir ou équarrir le bétail, puis un instrument de torture, et le travail étant depuis associé surtout à la peine et à l'effort, cette expression de "plaisir du travail" fait figure de paradoxe. "Travail" signifiait anciennement douleur, sens qui s'est conservé sous uneforme amoindrie dans l'expression "une maladie/un organe malade me travaille". "Travailler au corps", c'est charcuter. Dans chacun de ses sens multiples, le travail renvoie à une dimension d'ordre pénible. La Genèse, au moment de la condamnation d'Adam pécheur, donne le travail sous ses diverses formes pour contenu de la chute infralapsaire : l'homme est condamné tout à la fois au travail commenécessité d'acheter les moyens de sa subsistance du prix de sa sueur, au travail comme peine et douleur dans ce sens ancien que l'on a signalé, au "travail" enfin de l'accouchement. Deux au moins de ces travaux présentent une évidente dimension fertile, et tous renvoient généralement à la situation mondaine de l'homme devant s'affronter aux difficultés. Qu'est-ce alors que ce travail dessiné par laBible ? La marque du fait que l'homme existe au sein d'un monde qui fait obstacle. En quoi le plaisir peut-il naître de cette situation ? Il y a en effet un lourd paradoxe : on peut certes concevoir qu'il y ait du plaisir à prendre dans les déterminations positives qui accompagnent le travail, comme le sentiment de dominer son milieu, d'obtenir des résultats, et de manière générale d'extérioriserson être par la reproduction ou la production. Mais cela, c'est moins prendre plaisir au travail qu'à ce qu'il permet. Est-il possible de prendre plaisir à ce qui est strictement le travail en lui-même ? Autrement dit, y a-t-il ici à envisager un plaisir de l'incomplétude, de la douleur, de l'effort ? On ne résoudra rien en affirmant seulement que le travail vise un bien, mais en se tenant plutôtdans cette contradiction d'un plaisir trouvé à quelque chose d'apparemment négatif. Pour parvenir à comprendre ce paradoxe, il faudra poser très précisément la spécificité du plaisir du travail en interrogeant notamment un plaisir "de travailler", qui ajoute peut-être au sujet l'idée d'un processus en train de se vivre, ce qui permet d'y confronter le travail tout court, sur lequel nous devonsréfléchir, en tant qu'il vise plutôt un processus saisi soit dans son ensemble, soit dans l'un des instants qui le constituent et où l'on peut se tenir. La piste essentielle apparaît dès lors de scruter le sujet travaillant, c'est-à-dire de préciser le rapport à soi qui se dessine dans le travail. C'est dans ce rapport que pourra se concevoir un renversement de la souffrance d'un labeur en un plaisirassocié, sous divers rapports, au travail.

Pour répondre au problème posé par le plaisir du travail, quel type spécifique de travail faut-il questionner ? Il semble expédient de restreindre tout d'abord le champ des recherches par une première définition d'ordre très général. Dans la première partie de son Éthique à Nicomaque (1094a 1-21 et 1098a 7-38), Aristote dessine une semblable définition: il pose la distinction entre la praxis, qui est un acte volontaire avec ses conséquences, une orientation choisie, et la poïésis, que l'on traduit souvent par "travail" et qui renvoie plus précisément à une création d'ordre matériel quelle qu'elle soit, de la fabrication d'objets à l'agriculture en passant par l'exécution de musique. C'est la phronèsis qui oriente la praxis, tandis que lapoïésis ressortit de la tékné.
Partant, quel peut être le plaisir de produire ? Le bâtisseur d'un palais, le luthier ou tout autre travailleur tirent-ils un plaisir de leur travail ? Il semble évident que oui, et à trois niveaux au moins. D'une part, leur métier leur permet de trouver une occupation, un rôle économique, et de prendre une part active au fonctionnement de la cité, en tant notamment...
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