Le savetier et le le financier

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  • Publié le : 24 mai 2010
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“Le savetier et le financier”

Un savetier chantait du matin jusqu’au soir ;
C'était merveilles de le voir,
Merveilles de l'ouïr ; il faisait des passages,
Plus content qu’aucun des Sept sages.
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or,
Chantait peu, dormait moins encor ;
C’était un homme de finance.
Si, sur le point du jour, parfois il sommeillait,
Le savetier alors en chantantl'éveillait ;
Et le financier se plaignait
Que les soins de la Providence
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
Comme le manger et le boire.
En son hôtel, il fait venir
Le chanteur, et lui dit : « Or ça, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an? - Par an? Ma foi, Monsieur,
Dit, avec un ton de rieur,
Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière
De compter de la sorte ; et jen'entasse guère
Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin
J'attrape le bout de l'année ;
Chaque jour amène son pain..
- Eh bien ! que gagnez-vous, dites, par journée?
- Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes ;
L'une fait tort à l'autre ;et Monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.»
Le Financier, riant de sa naïveté,
Lui dit : «Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.»
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre
Avait, depuis plus de cent ans,
Produit pour l'usage des gens.
Ilretourne chez lui ; dans sa cave il enserre
L'argent, et sa joie à la fois.
Plus de chant : il perdit la voix,
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis ;
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines ;
Tout le jour, il avait l'œil au guet ; et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l'argent. À la fin, le pauvre hommeS'en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :
«Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.»

Commentaire

Après la peinture de la Cour, La Fontaine s’est livré à la peinture des mœurs de la ville. Il exploite ici le contraste entre deux conditions sociales opposées.
Il semble que, pour composer cette fable, il ait combiné deux sources :
Le latinHorace (“Épitres”, I, 7) conta l’histoire du riche avocat Philippe qui, pour tenter une expérience, s’amusa à offrir une propriété au crieur public Volteius Mena, pauvre mais satisfait de son sort. Mena devint âpre au gain, s’épuisa à cultiver la terre et, se trouvant malheureux, vint supplier Philippe de le rendre à sa première existence.
Au XVIe siècle, l’écrivain français Bonaventure des Périersconta l'histoire du savetier Blondeau qui «aimait le vin par sus tout» et chantait tout le long du jour jusqu'au moment où il découvrit un pot de fer contenant un trésor : «Lors il commença de devenir pensif : il ne chantait plus, il ne songeait qu’en ce pot de quincaille... “Si je le montre aux orfèvres, ils me décèleront (dénonceront) ou ils en voudront avoir leur part.... Tantôt il craignait den’avoir pas bien caché ce pot ou qu’on le lui dérobât. À toutes heures, il partait de son échoppe pour l’aller remuer. Il était en la plus grande peine du monde ; mais, à la fin, il se vint à reconnaître, disant en soi-même : “Comment ! je ne fais que penser en mon pot ! Bah ! Le diable y ait part au pot ! il me porte malheur”. En effet, il va le prendre gentiment et le jette en la rivière et noyatoute sa mélancolie avec ce pot.»
La Fontaine a su fondre ces données et les enrichir pour mieux dégager la morale et réaliser un chef-d’oeuvre. Il a créé une petite comédie où il présente la vie et le caractère d’un de ces financiers du XVIIe siècle en contraste avec un «gaillard savetier», pour exprimer une des idées maîtresses de sa sagesse, une vérité éternelle : l'argent ne fait pas le...
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