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  • Publié le : 5 juin 2010
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ENTRE COUPS D’ETAT, ELECTIONS REPORTEES ET MOUVEMENTS SOCIAUX

Esquisses d’une démocratie à l’africaine
Même si la passation de pouvoir entre M. Abdou Diouf et M. Abdoulaye Wade, au Sénégal, en avril 2000 fait figure d’exception, la transition démocratique en Afrique rencontre de multiples obstacles économiques et politiques. Ainsi en a-t-il été en Côte-d’Ivoire : si le coup d’Etat du 24décembre 1999 y a été suivi de progrès notables en matière de libertés, le pouvoir s’est à nouveau durci sous la pression des militaires (lire pages 22 et 23), prouvant à quel point, comme partout sur le continent, la sortie des autoritarismes est contrariée par la crise sociale et l’impréparation des élites.

Par Achille MbembeCoups d’Etat, renversements d’alliances, mouvements sociaux et processusélectoraux chaotiques accompagnent la transition politique entamée il y a dix ans sur le continent noir. Cependant, contrairement aux autres vagues de démocratisation (Europe du Sud et Amérique latine notamment), la disparition des partis uniques et la sortie des autoritarismes se sont effectuées en Afrique dans un contexte marqué par trois facteurs structurants malheureusement négligés par lesanalystes.

Le premier est la concomitance de la démocratisation et de l’« informalisation » de l’économie et des structures étatiques. En effet, au début des années 80, les mécanismes culturels et institutionnels qui rendaient possible l’assujettissement avaient atteint leurs limites. Par-devers le masque de l’ordre et de la loi et du théâtre d’Etat, un mouvement souterrain de dispersion graduelledu pouvoir était en cours (1). Cette évolution s’accentuait avec l’aggravation des contraintes liées au remboursement de la dette et l’application des politiques d’ajustement structurel. La menace d’insolvabilité générale pesant sur les économies ne se relâchant pas, l’effilochement s’est poursuivi tout au long des années 90, la crise prenant des formes parfois inattendues.

Loin d’y mettre unterme ou de conduire à l’Etat de droit et à la « bonne gouvernance » escomptés par les institutions financières internationales, le double impératif d’ouverture politique et de libéralisation économique accentuera, presque partout, l’émasculation de l’Etat. Celui-ci ayant perdu ses capacités à gérer le risque et l’imprévu autrement que par la force, c’est donc dans un contexte de violence socialeque se dérouleront les tentatives de sortie de l’autoritarisme.

Cette dispersion a imprimé aux démocratisations africaines un aspect singulier. D’une part, l’affaiblissement des capacités administratives de l’Etat y va de pair avec la privatisation de certaines de ses fonctions régaliennes (2). D’autre part, la prime accordée à la dérégulation se traduit sur le terrain par un mouvement généralde désinstitutionnalisation, lui-même propice à la généralisation des pratiques informelles. On retrouvera ces dernières non seulement dans le secteur de l’économie, mais au coeur même de l’Etat et de l’administration, et dans tous les aspects de la vie sociale et culturelle liés à la survie quotidienne. Or, leur généralisation a entraîné non seulement une prolifération des instances de productiondes normes, mais aussi une démultiplication sans précédent des possibilités de contournement des règles et des lois, au moment même où les capacités de sanction détenues par les pouvoirs publics étaient les plus affaiblies. Dès lors, les conduites visant à infléchir les normes aux fins d’accroître les rentes et tirer le bénéfice maximum de la défaillance de l’Etat ont prévalu aussi bien chez lesagents publics que privés.

Deuxième facteur : la démocratisation survient à un moment où, du fait de la brutalité de la crise, la diffraction de la société s’accélère. En plus des situations-limites que sont les guerres, les recompositions territoriales, les déplacements forcés de populations et les massacres, elle se traduit par la multiplicité des identités, des allégeances, des autorités...
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