Le silence dans fin de partie

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  • Publié le : 22 mai 2010
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En quoi le silence a-t-il un rôle important dans Fin de partie ?

« Beckett : une apothéose de l’écriture du silence au vingtième siècle ». C’est le titre qu’Annette de La Motte donne à son essai consacré à l’œuvre de Beckett, dans lequel elle montre que le silence est tout ce vers quoi tend l’œuvre romanesque de cet auteur. Il s’agit là d’un paradigme assez inattendu, surtout si on confrontecette thématique du silence à l’œuvre dramatique. Le théâtre n’est-il pas, bien au contraire, la possibilité de faire entendre une voix sur le silence et donc de mettre fin au silence le temps d’une représentation ? Si Pierre Larthomas souligne dans Le Langage dramatique que la magie d’une pièce de théâtre réside dans le fait qu’elle naît du silence et retourne au silence, dans les pièces deBeckett, le silence semble déborder ces limites pour envahir le corps même de la pièce. On pourrait dès lors s’interroger avec profit sur la place occupée par le silence dans une des pièces les plus connues de Beckett, Fin de partie.
Dans un premier temps, on mettra en évidence l’omniprésence du silence dans la pièce, qui devient un actant dramatique à proprement parler. Ensuite, cette présencedévorante du silence sera associée à la mise en scène d’une véritable débâcle du langage. Enfin, c’est la portée métaphorique de ce silence, préfiguration de la mort et du néant, qui sera analysée.

1. Un silence omniprésent
Dans les didascalies proliférantes, le silence semble envahir l’espace scénique, au point de se transformer en actant. Beckett semble chercher à faire entendre littéralement lesilence : « un long silence se fit entendre » dit Hamm de manière paradoxale, avec l’association des termes antithétiques silence/entendre p. 69. Il a y a surtout quatre cents didascalies « un temps » qui deviennent des sortes de trous de silence émaillant le texte. On a presque l’impression d’un phrasé musical, d’une partition rythmée par des soupirs, des pauses nombreuses - on sait combien Beckettétait mélomane.
De plus, la pièce naît du silence, comme l’indique la longue pantomime initiale de Clov, ses déambulations, à peine entrecoupées de « rires brefs », c’est-à-dire des rires eux aussi interrompus par le silence... Et elle retourne au silence : les dernières répliques de Hamm achoppent sur cette injonction réitérée : «… et n’en parlons plus », «… ne parlons plus ». Enfin, la pièces’achève sur une ultime didascalie silencieuse : « Un temps. Il approche le mouchoir de son visage ». C’est bien l’organe de la parole, la bouche, qui est ainsi recouvert et annulé à la fin de la pièce.

On peut aussi voir que la scène d’exposition s’ouvre, de manière atypique, sur deux monologues, qui présupposent le silence de l’autre, de celui qui donne la réplique et annoncent de manièreprémonitoire la rupture des échanges verbaux entre les personnages. De même, en une parfaite symétrie, la pièce s’achève sur un double soliloque, celui que mentionne Hamm, cabotin : « J’amorce mon dernier soliloque » et celui que prononce Clov p.106 et 107, où il évoque la fin, le départ du cabanon, puis est interrompu par un « assez » de Hamm qui appelle le silence.

Enfin, Hamm, personnage impotentpuisqu’il est aveugle et paralytique, et pourtant omnipotent, puisqu’il impose aux trois autres personnages une tyrannie absolue, semble être le maître de cérémonie du langage. C’est lui qui décide des tours de parole, imposant son bon vouloir, ses histoires à écouter ou au contraire, le silence à respecter. Il devient une sorte de despote du silence, silence qui devient omniprésent dans sesrépliques. Il ordonne ainsi à Clov, p.22, « Boucle-le ! », en parlant de Nagg, ce qui signifie « enferme-le dans sa poubelle », mais on entend aussi en jeu de mots : « boucle-la », manière triviale d’exiger le silence. La poubelle pour les deux culs-de-jatte symbolise certes la réduction de l’être humain au rang de déchet, de résidu, mais aussi la confiscation de la parole. On peut les faire taire...
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