Le sujet anthropologique

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  • Publié le : 15 décembre 2010
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Extraits de l’ouvrage Le sujet. Essai d’anthropologie politique, François Laplantine, 2007, pp 8 à 10

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Si du sujet, nous ne pouvons donner une définition à priori car il n’est pas un être mais un faire en situation et en devenir, il est en revanche relativement facile de percevoir tout ce qui aujourd'hui s’oppose résolument à lui. Étant parvenu à s’affranchir de la communauté, il setrouve maintenant soumis à de nouvelles dépendances. C’est dans ce passage d’un régime personnalisé de répression à un régime impersonnel de contrôle que se joue ce que nous proposons d’appeler une anthropologie politique du sujet.

Ce dernier est maltraité. Il est traité comme une marchandise et souvent beaucoup moins bien. Il est déconsidéré, méprisé, soumis de manière taylorienne à desimpératifs de fonctionnalité et de rentabilité qui s’accompagnent d’une anesthésie des émotions et de la réflexion. L’idéologie dominante de notre époque est une idéologie technocratique et utilitariste : celle du laminoir économiste et productiviste de l’intégration totale qui crée en fait de l’indifférence (littéralement sans différence) et de l’exclusion. Elle envahit progressivement tous lesdomaines de l’existence et notamment de la culture (appelé « produits culturels ») qui devient chaque jour de plus en plus du commerce.

L’instrumentalisation du sujet, et son corollaire la simplification, commence avec l’instrumentalisation et la falsification du langage. Ainsi dans la vie de l’entreprise, il n’est plus question de sujet mais de « ressources humaines » dont on peut se débarrasserpar « restructurations économiques ». Dans le domaine de la santé, il n’y a que des « patients », dans celui des sciences (y compris des sciences humaines), des objets (de recherche) et dans la vie quotidienne, comme il n’y a plus d’adversaires mais seulement des clients, nous voici tous réduits à une fonction majeure, celle de « consommateurs ».

Ces expressions qui s’insinuent, d’unemanière pratiquement imperceptible, dans un grand nombre de nos discours et de nos comportements, gagnent à coup sûr chaque jour et partout un peu plus de terrain. Nous devons être excessivement vigilants à ce monde de la rationalisation qui se présente comme mécaniquement tranquille, dans lequel tout paraît s’arranger, et où l’on finit par s’accommoder de tout. Pour ma part, je ne me résigne pas à cetteconception tellement normée et normalisée qu’elle en est devenue grotesque : celle d’un sujet objet, moyen, ustensile, réceptacle et transmetteur d’informations qui fait l’économie de relations longues, lentes et fragiles exigeant de l’attention, du soin, de l’effort ainsi qu’une élaboration dans la durée.

Ce à quoi nous assistons souvent aujourd'hui et qui s’accompagne d’une démission de laréflexion est la simplification, la réduction et la régression à l’« animal-machine » avec des câbles, des tuyaux, des turbines auxquels on a ajouté des terminaux pour émettre et recevoir des messages. Bien sûr, les processus de réification et d’aliénation du sujet ne sont nullement le fait de notre époque. Ils ont été décrits et analysés de manière minutieuse par Marx à la fin du XIXe siècle.Seulement voilà, cette époque-là ne disposait pas de l’hyperpuissance technique que l’on connaît aujourd'hui et la capitalisme n’était pas parvenu à la même concentration du pouvoir économique. Et puis il y a eu toute la série des génocides du XXe siècle, l’extermination industrielle et à grande échelle de l’homme.

Ces deux phénomènes doivent nous inciter à travailler à uneconception-construction-projection du sujet différente à la fois 1) non pas tant des Lumières que de l’optimisme des Lumières, 2) des lois qui régissent le commerce : la logique des signes échangés au sein d’un « système » avec des gagnants et des perdants.

Afin d’esquisser cet horizon, il convient d’abord de renoncer à la binarité tranquille sans pour autant se laisser happer par toutes les tentations et...
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