Le travail

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  • Publié le : 24 décembre 2010
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François Vert, professeur de philosophie
Marx et la spécificité humaine du travail
Il m'a longtemps paru évident que le travail était une activité spécifiquement humaine. L'idée m'en avait été inculquée durant ma formation, et j'ai vécu avec elle jusqu'au jour où, prévoyant d'examiner la question en cours, je me suis reporté au célèbre chapitre du Capital dans lequel Marx développe desconsidérations sur les abeilles et les architectes. Je vais d'abord à la fameuse citation, et je lis donc : « Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la celluledans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur1. » La première réflexion qui me traverse l'esprit à la relecture de ces lignes est la suivante : on voit rarement un architecte construire une cellule de ruche, et même si la chose arrivait, l'étape préalable à la construction ne serait pas aussi mentaleque le suggèrent les expressions du texte : l'architecte, même mauvais, tracerait un plan sur une feuille. Cette réserve (de portée limitée) mise à part, je me sens néanmoins conforté dans ma croyance. En soulignant le fait que, dans son travail, l'homme réalise un projet conscient, Marx indique une caractéristique spécifique qui paraît suffire à légitimer l'idée que le travail serait l'apanage del'homme.
L'hypothèse d'un travail animal
Puis, comme il est normal, je relis l'ensemble de l'alinéa où se trouve la citation que je viens d'évoquer. Je redécouvre alors ceci : « Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature. L'homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d'une puissance naturelle 2. » (Je souligne.) À ce moment-là de ma relecture, je nesuis pas absolument sûr de bien comprendre ce que Marx entend ici par le mot « travail », mais déjà je devine que les choses s'annoncent plus complexes que ce que laisse entendre le seul passage sur l'abeille et l'architecte. Je poursuis donc, et redécouvre encore : « Les forces dont son corps est doué [...] il les met en mouvement afin de s'assimiler des matières en leur donnant une forme utile àsa vie. En même temps qu'il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet aspect primordial du travail où il n'a pas encore dépouillé son mode purement instinctif3. » (Je souligne à nouveau.) J'éprouve alors un sentiment d'étonnement mêlé de malaise. Il semblerait que Marxose suggérer que l'on puisse appeler « travail » une forme purement instinctive d'activité de transformation de la nature, et donc, pourquoi pas, l'activité de l'araignée tissant sa toile, celle de l'abeille construisant sa cellule, ou encore celle du castor élevant son barrage. La chose me perturbe d'autant plus que je revois tel de mes professeurs (excellent par ailleurs) entrer dans une colèrenoire en entendant l'un des jeunes esprits dont il a la charge soutenir avec candeur que l'oiseau bâtissant son nid peut être considéré comme travaillant... J'ai beau me répéter qu'il faut faire preuve de jugement autonome et que, depuis la Renaissance au moins, l'argument d'autorité est devenu irrecevable, j'ai quand même du mal à envisager que Marx ait pu se laisser aller, même dans un moment denégligence, à écrire une ânerie d'apprenti philosophe. Pour sauver l'auteur du Capital d'un tel déshonneur, j'élabore une interprétation : à ce moment précis du texte, ce qu'il appelle « travail », ça ne serait pas toute activité instinctive de transformation de la nature, mais uniquement celle d'un hypothétique « homme originel4 ». Car, même sous sa forme instinctive (ou non consciente),...
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