Le village des cannibales

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  • Publié le : 19 avril 2010
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Nous sommes le 16 août 1870. Le Second Empire est sur le point de s’effondrer ; la guerre insensée contre la Prusse tourne mal, et l’agitation républicaine augmente. Encore un peu plus de deux semaines, et la IIIe République sera proclamée.
Cette atmosphère particulière se ressent dans l’ensemble de la France. Ainsi dans le petit village de Hautefaye, en Dordogne, à deux pas de la Charente. Le16 août 1870, c’est le jour de la foire, dont s’enorgueillissent les habitants, et qui rayonne sur une trentaine de kilomètres. A Hautefaye, comme dans la majeure partie de la France paysanne, le mythe des « Napoléon du peuple » rassemble les citoyens autour de l’Empereur et de la dynastie. On s’inquiète de la situation, des manœuvres des « Prussiens » de l’intérieur, les nobles, lesrépublicains, les curés… Le 16 août 1870, à Hautefaye, la rumeur initiée par la bourgeoisie rurale va aboutir à un drame atroce.
Alain de Monéys est un jeune noble des environs, riche propriétaire terrien, connu et apprécié des villageois pour sa générosité. Légitimiste fervent, comme tous les membres de sa famille, il s’effraie néanmoins de la tournure de la guerre, et prend la décision de s’engager. Le 16août 1870, cependant, comme tout le monde dans la région, il se rend à la foire de Hautefaye.
Un paysan le prend à parti. On lui dit que son cousin Camille de Maillard, qui vient tout juste de « s’enfuir », a scandalisé la foule en criant : « Vive la République ! » Alain de Monéys, qui connaît les tendances politiques de son cousin, se refuse à le croire, et dément naïvement. La « discussion »s’envenime. Les invectives pleuvent. La foule des forains se presse autour du jeune noble apeuré. Bientôt, on accuse Alain de Monéys lui-même d’être un républicain. Et un Prussien ! Les coups s’abattent sur le « traître ». Il sera battu par plusieurs vingtaines de personne pendant près de deux heures, aux cris de : « Vive Napoléon ! » et : « A mort le Prussien ! ». La scène a lieu au cœur même dela foire, qui rassemble plusieurs centaines de paysans : nombreux sont ceux qui participent au supplice, ainsi que les simples spectateurs, ou ceux qui s’en moquent ; bien rares sont ceux qui osent prendre la défense du jeune noble : les villageois le connaissaient, pourtant, et savaient qu’il n’avait rien à voir avec tout ce dont on l’accusait ! Mais la foule se déchaîne ; l’autorité municipalea déserté son poste, et il n'y a pas de gendarmes... Les femmes et les enfants sont rares en ce jour de foire (la vente des bestiaux est l’affaire des chefs de famille), mais celles et ceux qui sont présents participent au massacre. Le corps sanguinolent d’Alain de Monéys est dégradé, traîné à même le sol, roué de coups de bâtons : tout le monde veut y avoir sa part, et en retire une certainefierté virile. Sans doute le jeune noble finit-il par sombrer dans le coma ; peut-être est-il déjà mort, quand les paysans s’emparent de son corps brisé et le jettent sur un bûcher ? Les témoignages varient. Seule certitude : au soir, les forains se félicitent d’avoir « rôti » un « Prussien » ; et certains regrettent de ne pas avoir infligé le même sort au curé de la paroisse… La liesse est générale,en tout cas. Les massacreurs sont convaincus d’avoir contribué à « sauver la France » ; il y en a même pour afficher leur certitude que Napoléon III va les récompenser pour leur courage et leur fidélité…
Ils se trompent, bien sûr. Le soir même, la nouvelle du massacre s’est répandue. Les autorités horrifiées, qui y voient le prologue à une moderne « jacquerie », n’ont pas de mots assez durspour condamner cet impitoyable assassinat. La troupe est dépêchée à Hautefaye et se saisit des coupables.
{text:soft-page-break} Le 4 septembre, la République est proclamée. Et les républicains s’emparent de ce drame atroce, gonflé par la rumeur (on parle même de cannibalisme). L’évidence du caractère « politique » du supplice d’Alain de Monéys est affichée, comme une condamnation sans...
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