Le voyage au bout de la nuit

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  • Publié le : 11 avril 2011
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Le voyage suppose un désir de départ, un itinéraire ne serait-ce qu’approximatif ou, pour le moins, un but au déplacement. Selon les cas, il donne au voyageur le loisir d’observer et de s’enrichir de ses expériences, ou le fait progresser dans la connaissance de lui-même. A son retour, sa vie est feuilletée de visions nouvelles et de gestes glanés dans le dépaysement, même s’il rentre prudemment« vivre entre ses parents le reste de [s]on âge ».  
2A ce titre, le Voyage au bout de la nuit est révélateur : le voyage s’affiche dans le titre, comme une sorte de redondance, comme, enfant, l’on étrenne un cahier en calligraphiant « cahier » sur la page de garde, comme pour se conforter dans la typologie paratextuelle qui justifie aussi de sous-titrer « roman » un texte peut-être difficilementclassable. L’ensemble du Voyage au bout de la nuit se structure aussi comme un voyage, ou une succession de déplacements, et de nombreuses remarques au fil du texte rappellent la cohérence thématique du roman. Mais ces efforts tentent vainement d’effacer l’impression que dégage le texte : ces voyages ne sont pas orientés vers un but, ne suivent pas d’itinéraire, ne se laissent même pas aller à lafantaisie vagabonde d’un voyageur dont le temps n’est pas compté. Aussi l’idée de « dérive » est-elle plus propre à décrire son mode de voyage, la déviation subie par un navire par rapport à la direction qu’il s’était fixée, sous l’effet des vents, des courants, bref de circonstances irrésistibles : Bardamu dérape, au sens propre, (comme on dit d’une ancre qui glisse sournoisement sur le fond) ettente mollement de rattraper des situations mal engagées. Dans toutes ses œuvres, Céline évoque un déplacement, d’une manière ou d’une autre, un ballottement :
Voyage au bout de la nuit donnait à cette errance, à l’échelle du roman tout entier, l’allure, sinon toujours d’un choix, du moins d’un mouvement accompli en connaissance de cause. Par la suite, comme le marque la formule promue au rang detitre, le voyage sera plutôt un ballottement, d’un abri, d’une ville, d’un pays à l’autre. Mais toujours avec cette même association, d’enregistrement vengeur du réel et de quête d’un imaginaire aiguillonné par la mort, qui définit l’expérience célinienne du voyage.1
3Le lecteur ne saurait trouver dans le Voyage au bout de la nuit la texture particulière des récits de voyage, notamment leurliberté et leur ouverture : en fait rien ne guide Bardamu dans le voyage, aucun des buts généralement assignés au voyage : ni désir de voir du pays, ni intérêt pour d’autres cultures, ni curiosité – ce qui signifie ni tourisme, ni exploration ; ni désir de dépaysement ; ni volonté, enfin, de dénonciation, par la vertu du regard neuf sur les choses. Ce voyage se trouve donc décalé par rapport auxautres types de voyages de son époque, par sa forme et par son allure désabusée.
Le voyage dans le voyage
4La période de l’après-guerre est particulièrement concernée par l’idée du voyage. Loin de soulager les tensions et de laisser reprendre une vie « facile », la fin de la 1ère guerre mondiale a laissé beaucoup d’amertume, beaucoup de morts ; ceux qui sont revenus sont déboussolés. Ses Lettresd’Afrique le prouvent :
Presque tous ceux avec lesquels je suis parti en campagne, sont tués, les rares qui subsistent sont irrémédiablement infirmes, enfin quelques autres comme moi errent un peu partout, à la recherche d’un repos et d’un oubli, que l’on ne trouve pas. 2
5L’expérience de la guerre est le traumatisme initial, qui dessille les yeux du jeune homme qu’est Céline-Destouches sur le monde3.Elle lui ôte toute envie de se soumettre :
C’est pourquoi je parcours et parcourrai encore le monde, dans des occupations fantaisistes, c’est pourquoi aussi beaucoup d’autres qui ont vu nous joindront. C’est pourquoi le régiment des dévoyés et des errants se renforcera de nombreuses unités, transfert fatal de la désillusion, bouée d’amour-propre, rempart contre la servitude qui avilit et...
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