Les 5 sens de la philosophie

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 13 (3149 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 14 février 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
Les cinq sens de la philosophie (1/5)

La vue de Platon, un éblouissement

LE MONDE DES LIVRES | 23.07.09 |

"Il y a deux sortes de troubles des yeux et (...) ils se produisent suivant deux causes : lorsque les yeux passent de la lumière à l'obscurité, et de l'obscurité à la lumière." L'oeil se trouve donc perturbé par les changements d'intensité. Il doit s'accoutumer, venant de l'ombre, àla puissance du soleil, supportant mal l'éclat du jour, la force des couleurs, la roideur des contours. Inversement, une fois accoutumé à la vivacité, il ne discernera pas tout de suite les objets dans la pénombre.

Dans un sens comme dans l'autre, un temps d'adaptation se révèle nécessaire. Pendant quelques instants, dans les transitions, on est presque aveugle - et donc maladroit, tâtonnant,éventuellement ridicule. Un malaise s'installe, tant qu'on ne s'est pas habitué.

Tout le monde sait cela, pour l'avoir mille fois éprouvé et constaté sur soi-même. Voilà pourtant que, chez Platon, toute l'aventure philosophique se résume en un sens à cette affaire de double apprentissage de la vue. Nous qui sommes accoutumés à l'obscurité du monde, la clarté des idées commence par nous aveugler.La célébrissime "allégorie de la caverne" (République, livre VII) met en scène cette souffrance des prisonniers que l'on détache, que l'on force à quitter la pénombre, à marcher vers le haut, vers le dehors éclatant, à se tourner vers le monde des formes éternelles. Platon ne cesse d'insister sur l'acclimatation progressive à la grande lumière : les yeux familiers des ombres et des refletscommenceront par regarder dans les flaques, avant de pouvoir contempler le ciel.

L'oeil du philosophe, dans cette perspective, s'est accommodé. Il discerne nettement les formes réelles, les idées éternelles. Il endure finalement l'éclat du vrai. Et s'extasie de sa beauté. Mais dès qu'il redescend dans la caverne et sa pénombre, il commence de nouveau par ne rien voir. Platon ne permet pas auphilosophe de rester dans l'univers supérieur : la tâche du politique consiste à refaire le monde d'en bas, à réorganiser la Cité d'après le modèle fourni par la vision du vrai, du juste, du bien. Celui qui les a contemplés commence par revenir chez les hommes à tâtons. Ses anciens compagnons croient qu'il s'est esquinté les yeux. Ils se méfient de ce voyage d'où l'on revient apparemment inapte, incapablede déchiffrer nos réalités ordinaires.

Ce qui se met en place avec Platon aura dans toute l'histoire de la pensée européenne une postérité immense. Connaître, c'est voir. Penser, c'est regarder. Réfléchir, c'est discerner. Bien plus que des images ou des métaphores, ces formules ne cesseront de dire que la philosophie est une ophtalmologie - un savoir de l'oeil, une histoire de vision, dedirection du regard, d'accommodation. Et de passages de l'ombre à la lumière ou, inversement, de la lumière à l'ombre.

Ce privilège de la vue n'a pas cessé durant toute l'histoire de la philosophie. Ainsi, entre mille autres exemples, les démonstrations seront pour Spinoza "les yeux de l'âme", le regard de l'autre transformera, pour Sartre, le sujet en chose. Quelle que soit l'époque, la vuedemeure, pour les philosophes, le sens impérial. C'est pourquoi l'histoire de la raison occidentale est une affaire optique : voir et penser renvoient indéfiniment l'un à l'autre.

Il ne reste donc, pour le goût, l'odorat, l'ouïe, le toucher que places secondaires et zones dans les marges. Ce qui rend d'autant plus intéressant de les explorer. Car ces places mineures parlent à leur manière d'une autrepensée.

La semaine prochaine : le goût de Montaigne.

Roger-Pol Droit

Les cinq sens de la philosophie (2/5)

Le goût de Montaigne, anthropologue de bouche

LE MONDE DES LIVRES | 30.07.09 |

Il n'est pas vraiment gourmet. Il est glouton. La faim le rend goulu. Montaigne, dans les Essais, insiste sur ses manières de table, qui ne sont guère raffinées : "Je mords ma langue, parfois...
tracking img