Les canibales

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  • Publié le : 16 mai 2010
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Des cannibales.
 
Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d'excuse et de beauté que cette maladie humaine peut en recevoir ; elle n'a autre fondement parmi eux que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de laconquête de nouvelles terres, car ils jouissent encore de cette liberté naturelle qui les fournit sans travail et sans peine de toutes choses nécessaires, en telle abondance qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu'autant que leurs nécessités naturelles leur ordonnent ; tout ce qui est au-delà est superflu pour eux, ils s'entr'appellentgénéralement, ceux de même âge, frères ; enfants, ceux qui sont au-dessous ; et les vieillards sont pères à tous les autres. Ceux-ci laissent à leurs héritiers en commun cette possession de biens indivis, sans autre titre que celui tout pur que nature donne à ses créatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montagnes pour les venir assaillir, et qu'ils emportent la victoiresur eux, l'acquêt du victorieux, c'est la gloire, et l'avantage d'être demeuré maître en valeur et en vertu ; car autrement ils n'ont que faire des biens des vaincus, et s'en retournent à leur pays, où ils n'ont faute d'aucune chose nécessaire, ni faute encore de cette grande partie, de savoir heureusement jouir de leur condition et s'en contenter. Autant en font ceux-ci à leur tour. Ils nedemandent à leurs prisonniers autre rançon que la confession et reconnaissance d'être vaincus ; mais il ne s'en trouve pas un, en tout un siècle, qui n'aime mieux la mort que de relâcher, ni par contenance, ni de parole un seul point d'une grandeur de courage invincible ; il ne s'en voit aucun qui n'aime mieux être tué et mangé, que de requérir seulement de ne l'être pas.

Rares sont les auteurs qui,dans la première moitié du XVIème siècle, prennent conscience des découvertes géographiques et qui parviennent à en tirer des conclusions morales et philosophiques. Le plus souvent, ces explorations n'entraînent pas un éveil de la réflexion mais sont l'occasion de replonger dans le merveilleux chrétien et de réactiver de vieux discours mythiques. Montaigne s'élève avec vigueur contre lacolonisation qui se met en place de l'autre côté de l'Océan. On voit la force de sa protestation dans ce passage tiré du livre I, chapitre XXXI intitulé "  Des Cannibales ", où il se livre à un renversement total de notre représentation du sauvage sanguinaire. On étudiera dans une première partie comment ce sauvage participe du mythe de l'âge d'or ; puis comment il humanise la guerre et la rend, dans lamesure du possible, vertueuse. Enfin, selon quels procédés du discours (ethnologique) de Montaigne s'opère ce renversement ironique de l'image du cannibale en bon sauvage.
De la barbarie à l’âge d'or
L'ordre naturel
La description que donne Montaigne de la société des " cannibales " semble se référer à l'âge d'or, à celle époque où l'homme vivait en harmonie avec la nature, où celle-ci luiprocurait tout ce dont il avait besoin et qui est l'équivalent du paradis biblique avant la Chute : " car ils jouissent encore de cette liberté naturelle qui les fournit sans travail et sans peine de toutes choses nécessaires ". On voit ici comment le verbe "  jouir " (même emploi : " heureusement jouir de leur condition et s'en contenter ") suppose un plaisir de vivre et implique une idée de bonheur ;comment la Nature est discrètement personnifiée dans la mesure où elle est perçue comme un actant, sujet du verbe " fournir " ; comment est soulignée l'insistance à travers le parallélisme de la formule "  sans travail et sans peine " qui est un écho à la condamnation biblique qui pèsera sur Adam et Ève (travailler à la sueur de son front, enfanter dans la douleur). Enfin le caractère global de...
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