Les convictions

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  • Publié le : 3 janvier 2011
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une tendance générale de tout homme à préférer les réponses toutes faites aux questionnements méthodiques. C'est le sens de l'oracle qui a désigné Socrate comme le plus sage de tous les hommes : Socrate a conscience de sa propre ignorance, il sait que, sur les questions les plus fondamentales (qu'est-ce que la justice ? qu'est-ce que la vérité ? etc.), les réponses ne sont pas immédiates,qu'elles exigent de difficiles recherches. Si la conviction nuit davantage à la vérité que le mensonge, c'est que tout homme a cette tendance à préférer la certitude confortable de l'opinion à la rigueur de la recherche de vérité. Menteur occasionnel, l'homme est constamment prisonnier de ses convictions.
Cependant, dire que les convictions sont des « ennemies de la vérité », cela ne signifie passeulement qu'elles lui nuisent (un ami maladroit peut parfois nuire davantage qu'un ennemi) ; cela veut dire aussi qu'elles le font exprès parce qu'elle lui sont hostiles. Notre tendance générale à nous accrocher à nos certitudes, notre refus du questionnement et de la remise en cause traduiraient-ils alors une haine plus ou moins consciente de la vérité ? On pourrait le penser. On constate parfois quel'attachement à ses convictions peut conduire au déni de vérité. Le convaincu présente d'abord ses arguments, mais s'ils ne suffisent pas, il finit par se soustraire à toute discussion, refuse de considérer les arguments inverses, nie l'évidence qu'on lui met sous les yeux. N'est-ce pas le signe que la conviction ne fait pas seulement obstacle à la vérité, mais qu'elle est bel et bien, de façoninsidieuse, son ennemi ?
On aurait peut-être tort cependant de trop vite généraliser. Tous les hommes ont des convictions (sauf peut-être les sceptiques), tous ne sont sans doute pas pour autant hostiles à la vérité. Au contraire, d'après Aristote, « tous les hommes désirent naturellement savoir » : autrement dit, il y a en l'homme un désir ou un besoin de vérité que l'opinion ou l'illusion nepeuvent entièrement satisfaire. Comment concilier alors cet élan vers la vérité avec notre tendance à lui préférer si souvent une conviction arrêtée ? On ne le peut que si l'on reconnaît que la conviction peut-être aussi une amie de la vérité, et plus encore : une alliée utile et même indispensable.
Avoir des convictions est parfois le moyen de se dispenser de chercher la vérité, comme on vient dele voir. Mais la conviction peut aussi être le signe de notre attachement à la vérité : nous l'aimons tellement, nous supportons tellement mal de ne pas la posséder, que nous préférons croire que nous l'avons déjà. L'ignorance est inquiétante et insatisfaisante ; douter est une chose pénible, il serait impossible de le faire constamment. L'homme a donc besoin d'avoir des convictions, non pas parcequ'il n'aime pas la vérité, mais tout au contraire parce qu'il ne peut s'en passer. Ce sont des substituts de vérité qui le soulagent au moins provisoirement... Le risque étant qu'il s'en contente durablement.
Si la conviction nuit à la vérité, c'est donc plutôt par maladresse que par hostilité ; la meilleure preuve en est qu'elle peut aussi la servir. La connaissance de la vérité est rarementimmédiate. Dans tous les domaines, l'homme commence par faire des erreurs, c'est-à-dire par se faire des convictions fausses. En conséquence, lorsque l'on aborde une question, on part toujours de ses opinions préalables, de ses préjugés. L'esprit n'est jamais entièrement naïf, et c'est généralement en voulant confirmer une conviction que l'on a que l'on finit par mettre au jour sa fausseté et paracquérir une nouvelle vérité. A la différence du mensonge, qui éloigne volontairement et systématiquement du vrai, la conviction sincère conduit à une argumentation, une discussion permettant, le cas échéant, de la corriger.
Bien sûr, une conviction n'est pas toujours sincère, de bonne foi : mais dans ce cas, est-elle encore vraiment une conviction ? N'étant plus convaincue d'elle-même, elle...
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