Les deux eros, racine

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  • Publié le : 23 mai 2010
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Les deux Eros[1] chez Racine

La passion racinienne est une conception tragique de l’amour. R. Barthes y distingue un « Eros sororal » et un « Eros immédiat ». Le premier représente une relation amoureuse apparemment paisible où les deux sujets éprouvent un amour réciproque et durable. Cette relation n’est contrariée que de l’extérieur. Au contraire, l’Eros immédiat se caractériseprincipalement par le fait que les sujets n’éprouvent pas un amour réciproque. Cette passion à sens unique naît brusquement : elle est fortement liée à un regard qui peut être violeur.

Examinons donc tout d’abord la force de l’Eros sororal dans Britannicus. Pourquoi l’amour entre Junie et Britannicus nous paraît-il si intense ? Il unit dans ce cas deux âmes sœurs que rapproche naturellement leursituation de victimes. Tous deux sont des êtres sacrifiés, aussi bien sur le plan familial que par les tourbillons politiques. Pour présenter leur amour, je me baserai surtout sur la scène 1 de l’acte V. Elle est en effet révélatrice : les deux amoureux s’y rencontrent et se dévoilent dans toute leur intimité de couple. Les vers 1534 à 1562 expriment un paroxysme de l’Eros sororal. On y remarqueJunie complètement troublée par ce qui pourrait arriver : Racine lui prête trois fois le verbe « craindre » en deux vers de suite. Les nombreux points d’interrogation et le « hélas » du vers 1541 donnent à la situation une intensité pathétique qui met en valeur toute la force de son amour pour Britannicus. Les quatre conditionnels que Junie emploie ici suggèrent qu’elle prévoit le pire pourBritannicus et, de ce fait, se retrouve complètement désemparée. L’expression « Ah ! Prince ! » en dit d’ailleurs long sur son désespoir. Britannicus est très touché, déconcerté par les pleurs de sa bien-aimée. Les vers 1547 et 1548 en témoignent clairement ; je veux faire allusion ici aux trois points d’exclamation et au point d’interrogation qui trahissent le désarroi de Britannicus. Enfin, la forcedes mots que Racine prête aux deux protagonistes est assez suggestive pour montrer la profondeur de leur amour. De même, la scène 7 de l’acte III regorge de ces termes porteurs d’intensité. Je relèverai ici que « coeur » et « amour » y sont employés tout deux trois fois. Le verbe « aimer » figure deux fois et les termes liés au bonheur sont également très nombreux.
Sous un autre angle,l’Eros sororal nous rappelle, plus particulièrement dans Britannicus, la relation d’une mère à son enfant ou peut-être d’une grande sœur à son frère. En effet, Junie porte à Britannicus un amour protecteur quasi maternel. Toujours dans la scène 7 de l’acte III, elle emploie six fois des verbes à l’impératif. Elle est donc un guide pour Britannicus qui se comporte comme un enfant ayant encore besoin deprotection. L’ampleur tragique est ici très importante, car Junie, malgré son amour, est obligée d’ordonner à Britannicus de fuir pour échapper au danger qui le guette. A l’inverse de son amante, le fils de Claude est aveuglé et incapable de sentir la menace. Sa naïveté contraste avec la clairvoyance de Junie : malgré les apparences, les deux amoureux sont donc rarement sur la même longueurd’ondes. Pour lui, elle est la personne chez qui il peut pleurer, se plaindre et surtout « respirer » (ce verbe revient plus d’une fois) ; ainsi Britannicus ne vit qu’à travers Junie : elle est, au sens premier, source de vie ou de survie. Toute la naïveté de la question « Vous m’aimez «  (v. 1504) trahit à la fois la candeur du jeune homme et son angoisse existentielle.
L’Eros sororal secaractérise également par une pudeur toujours dominante. Jamais, dans l’œuvre de Racine, les transports des deux amoureux ne dévoilent, par exemple, des pulsions érotiques patentes. Le vocabulaire sait rester chaste et tendre, tout en étant suggestif. Dans ce sens, est révélatrice l’expression du v. 1560 : « ne voir, n’entretenir que ma belle Princesse ». Dans la même veine, j’ajouterai « votre cœur...
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