Les muses orphelines

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  • Publié le : 27 mars 2011
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Les Muses orphelines

Premier acte
Scène 1

Le Samedi saint. Fin de l’après-midi.
Catherine fait l’inventaire d’une valise de femme.

CATHERINE. Trois foulards, trois foulards rouges, deux blouses avec des motifs…

ISABELLE, entrant du dehors avec un sac. J’ai oublié l’heure.

CATHERINE. La porte! Maudit sable! On va finir enterrées vivantes…

Catherine ferme la porte.

ISABELLE.Ça prend une demi-heure, aller au village à pied.

CATHERINE. C’pas un balai que ça prend pour faire le ménage icitte, c’t’une pelle.

ISABELLE. J’ai acheté ton jambon. (Silence.) J’ai oublié l’heure. Ça arrive.

CATHERINE. Vingt-sept ans pis pas capable de fermer une porte. T’attends-tu que la savane rentre en entier dans maison avant de te décider à fermer ta porte? J’te dis que je l’aieu le bel héritage! Dix âcres de sable avec un maison sus l’boutte d’une colline que meman avait donc raison d’appeler le calvaire. Dix âcres de sable avec du vent, du frette, pis une fille de vingt-sept ans qu’y est pas encore capable de fermer une porte.

ISABELLE. J’ai acheté ton jambon.

CATHERINE. Y a dû te rester de l’argent.

Isabelle le lui rend.

ISABELLE. Le jambon a coûté unepiastre vingt-trois. Tu m’as donné une piastre et cinquante. Tiens tes vingt-sept cennes. (Elle les donne à Catherine. Catherine retourne à son inventaire.) Tu cours pas les cacher. Y faudrait que tu m’achètes un fusil. Promener d’la grosse argent comme ça dans l’rang, c’est risqué.

CATHERINE. Tu me donneras ton chèque de paye. T’es en retard pour ta pension. Une… trois… six paires de bas.ISABELLE. On a pas eu de visite pendant que j’étais partie?

CATHERINE. Sers-toi de ta tête! Quand y passe un char dans l’rang c’t’un évènement.

ISABELLE. Arrête de m’écoeurer, Catherine. J’ai oublié l’heure!

CATHERINE. Sortir déshabillée comme ça. En plein dégel! (Sience) « En avril, ne te découvre pas d’un fil… »

ISABELLE. « …En mai, reste enfermé. Juin, juillet, août, fais pas l’fou pisessaye d’être vert pour l’hiver. » Y doivent rire de toi, tes élèves?

CATHERINE, poursuivant l’inventaire. Si meman t’entendait.

ISABELLE. A m’entend, inquiète-toi pas. A m’entend.

CATHERINE. La porte! (Isabelle referme la porte.) Deux éventails… pis y me manque encore une jupe espagnole!

ISABELLE. C’est lui qui l’a sus l’dos.

CATHERINE, HORRIFIÉE. Y est pas encore allé au villagehabillé comme ça? Je l’ai pas vu sortir.

ISABELLE. À cause que tu tries le linge de meman?

CATHERNE. Y est pas encore allé?

ISABELLE. J’haïs ça quand tu me réponds par une question! (Silence.) Non, y est pas allé. Je l’ai vu dans la savane. Y était en train d’écrire. À cause que tu voulais que je revienne avant souper?

CATHERINE. Tu vas retourner au village.

ISABELLE. Tum’prends-tu pour un cheval? Prends ton char!

CATHERINE. J’ai le jambon à faire cuire!

ISABELLE. J’attends de la visite.

CATHERINE. Qui ça?

ISABELLE. D’la visite!

CATHERINE. Tu vas aller porter la valise au comptoir populaire. Tantôt, j’ai pas pu te la donner, y était icitte d’dans!

ISABELLE. Ah! C’est ça! On va en profiter pendant qu’y est pas là, pis y va m’haïr quand tu vas y dire quec’est moé qui s’est débarrassée du linge de meman?

CATHERINE. Va porter la valise. Y va revenir. Si c’est toé, y fera pas de crise. (Silence.) Je l’ai averti plusieurs fois que je ferais disparaître c’te linge-là si sortait avec d’la maison. Ça m’dérange pas qu’y se déguise… mais dans maison.

ISABELLE. Ça fait trois ans qu’on y a pas vu la face icitte.

CATHERINE. Y va repartir pis y va toutoublier…

ISABELLE. Tu pourrais te forcer pour pas y tomber d’sus.

CATHERINE. … mais nous autres, on est pognées à vivre icitte avec du monde qu’y ont la mémoire aussi longue qu’un livre d’histoire.

ISABELLE. Y dit qu’on l’inspire. Y dit qu’on est des « muses ». Des muses, c’est des femmes qui aident quecqu’un à trouver des idées. C’est lui qui a dit ça. Y dit qu’on va l’aider à...
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