Les petites vieilles baudelaire

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  • Publié le : 22 novembre 2010
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Étude littéraire des Petites Vieilles

Pierre Laforgue

[Quelques indications bibliographiques. La littérature critique sur ce très beau poème est beaucoup moins importante, c’est le moins que l’on puisse dire, que pour Le Cygne. Quelques remarques dans l’ouvrage de Ch. Mauron, Le Dernier Baudelaire, qui fait les rapprochements qui s’imposent avec les deux poèmes en prose du Spleen deParis, Les Veuves et Les Foules, poèmes qu’il faut absolument connaître. Pour votre divertissement, je signale les trente pages de M. Richter dans sa logorrhéique paraphrase des Fleurs du Mal, mais ça ne présente aucun intérêt. Pour ma part, j’ai consacré dans mon livre Œdipe à Lesbos. Baudelaire, la femme, la poésie, Eurédit, une étude à ce poème ainsi qu’aux Sept Vieillards, sous le titre de "Fantasmes parisiens ". Le plus important reste la critique des créateurs, en l’occurrence Proust qui dans ce qu’il est convenu d’appeler le Contre Sainte-Beuve consacre quelques pages géniales à ce poème. Mais il reste que l’essentiel se trouve évidemment dans Baudelaire lui-même. Outre les petits poèmes en prose que j’ai mentionnés et auquel vous rajouterez l’éclairate préface du recueil, il fautconnaître l’article sur Les Misérables (OC, II, 217-224), où Baudelaire développe une réflexion capitale sur la charité, et relire Le Peintre de la vie moderne, en particulier le chapitre IV, pour voir comment ce poème s’inscrit dans la poétique et l’esthétique de la modernité qui s’invente chez Baudelaire à la fin des années 1850.]
Publié en septembre 1859 en préoriginale dans la Revue contemporaineavec Les Sept Vieillards, sous le titre de Fantômes parisiens, et tous deux dédiés à Hugo, le poème des Petites Vieilles sera intégré deux ans plus tard dans la seconde édition des Fleurs du Mal et prendra place dans la nouvelle section qui apparaît alors, Tableaux parisiens. C’est par là qu’on abordera ce poème. C’est un poème parisien, c’est un poème de la ville, tel que peut l’inspirer " lafréquentation des villes énormes " (Préface du Spleen de Paris, OC, I, 276). Les villes énormes qui sont en train de surgir dans la seconde moitié du XIXe siècle, comme ce nouveau Paris que le baron Haussmann fait sortir de terre, après avoir préalablement détruit le vieux Paris [lire et relire là-dessus le Baudelaire de Benjamin]. Ce vieux Paris n’a pas encore totalement disparu, il en reste destraces, des vestiges, des ruines. Parmi ces ruines se trouvent des êtres qui sont les témoins de cet ancien régime de l’urbanisme parisien et qui lui survivent. Ce sont, par exemple, les petites vieilles que rencontre le poète dans sa flânerie. Elles ont un aspect presque archéologique, elles témoignent en tout cas d’un temps qui n’est plus, elles sont les témoins anachroniques d’une époque révolue ;de ce fait, elles entretiennent un rapport singulier à la réalité, comme si elles étaient déplacées dans ce monde moderne qui n’est pas le leur. Or l’essentiel est que ces pauvres êtres n’existent que sous le regard amusé et apitoyé du poète [interdiction d’employer l’adjectif de compatissant qu’on laissera à Jackson, Bonnefoy et Cie]. Son regard est à la fois détaché, ce qui se traduit par unecertaine forme de cruauté, et fasciné : il se projette fantasmatiquement en elles et élabore à leur contact toutes sortesde scénarios imaginaires, pris dans une espèce de dérive hors de lui qui le pousse vers ces créatures extraordinaires.
La rencontre du poète avec les petites vieilles est de tous ordre : fantasmatique, fantastique, mais bien plus profondément poétique. Le spectacle qu’elles luioffrent ou plutôt qu’elles suscitent chez lui. D’abord, ces petites vieilles sont de nouveaux et inattendus sujets de poésie, ceux que la ville moderne, la ville dans sa modernité peut faire advenir en poésie ; ensuite, et ceci est lié à cela, ces êtres d’un autre temps, presque d’un autre monde, ou même de l’autre monde, font prendre conscience au poète de lui-même dans l’écart iréductible...
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