Les salons d'autrefois : xviie ou xviiie siècle ?

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  • Publié le : 19 avril 2010
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Les salons sont toujours ceux du passé. Au xixe comme au xxe siècle, parler des salons c'est regretter les « salons d'autrefois », titre d'un ouvrage de la comtesse de Bassanville1. Un parfum de nostalgie leur est attaché, le souvenir d'un passé qui n'est plus et qu'on regrette. « Les salons sont morts2 » affirme, avec bien d'autres, Pierre Larousse, alors qu'ils ont encore de beaux jours devanteux. Quant à Louis Enault, le préfacier de la comtesse de Bassanville, il ne peut retenir sa verve :

3 Bassanville, op. cit., p. v.
Les Salons d'Autrefois ! – ces deux mots ne vous semblent-ils pas tous remplis de mélancolie, n'évoquent-ils point devant vous les gracieuses images d'un passé à jamais évanoui ? La magie du souvenir ne fait-elle point passer et repasser devant vous, les fleursdans les cheveux, l'éclair aux yeux, le sourire aux lèvres, ces belles créatures, les femmes de l'ancienne France, produits exquis d'une civilisation raffinée, que l'Europe admirait et nous enviait ?3

Un discours sur les salons appelle presque nécessairement un discours sur le passé mais l'appelle assez librement, tant est grande la plasticité des images et des usages des salons d'Ancien Régime.Certains y voient des lieux égalitaires, d'autres des annexes de la cour, certains les disent littéraires, d'autres mondains et futiles, certains les pensent critiques et philosophiques, d'autres encore conformistes ou libertins. La diversité des représentations du salon se prête à des évocations très diverses du passé. Au demeurant, de quel passé s'agit-il ? Les salons d'autrefois sont-ilsidentifiés à un Ancien Régime indistinct, à un siècle plutôt qu'à un autre ? Si les salons jouent un rôle dans l'invention du xviie siècle, quelle place occupe le xviie siècle dans la mémoire des salons ? Le souvenir des salons du xviie et du xviiie agit-il de la même manière ? Quel xviie siècle est-il attaché à l'évocation des salons ?

2Il ne s'agit pas ici d'écrire l'historiographie du salon duxviie, ou en-core de décrire son invention mais plutôt de comprendre comment fonctionne, au xixe siècle, la référence aux « salons d'autrefois » et de comparer deux régimes de présence des salons d'Ancien Régime au xixe siècle. J'espère montrer dans un premier temps que l'imaginaire du salon d'Ancien Régime a longtemps renvoyé au xviiie plutôt qu'au xviie siècle, sur le modèle d'un passé à la foisrévolu et toujours présent par la mémoire et les pratiques. Puis j'essaierai de montrer que les tentatives de résurrection historiographique dont les salons du xviie siècle ont fait l'objet impliquaient une présence et des usages très différents mais peut-être plus durables.

« Un monument historique où la messe se célèbre encore »
3Tout au long du xixe siècle, on constate une présencepersistante des salons d'Ancien Régime. J'entends par là non seulement qu'on en parle ou qu'on écrit sur eux, mais que l'image du salon comme institution de la société aristocratique d'Ancien Régime est intensément mobilisée, par des textes mais aussi par les pratiques mondaines qui s'en veulent les héritières. Ce sont d'ailleurs des femmes qui elles-même tiennent salon, telles Mme de Staël, Mme de Genlisou Mme d'Abrantès, qui fixent l'image du salon d'Ancien Régime, ne serait-ce qu'en diffusant le mot dans ce que Proust appelait son sens « abstrait » (distinct du sens architectural) et qui date du début du xixe siècle. La signification de cette référence varie. Les salons plus littéraires comme ceux de Mme de Staël ou de Mme Récamier diffusent l'idée que la sociabilité de la conversation est uncaractère national ; les salons plus strictement aristocrates du faubourg Saint-Germain s'attachent aux logiques de distinction sociale propre au monde et qui pallient la fin de la société d'ordres. Mais pour les uns comme pour les autres, il s'agit d'affirmer la filiation avec une société pré-révolutionnaire, pensée comme apogée de l'élégance des manières et des mœurs.

4 Stendhal, Esquisses...
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