Les singes de la fontaine

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  • Publié le : 1 décembre 2010
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Michèle Rosellini

Ecole Normale Supérieure de Lyon

Les singes de La Fontaine

Le XVIIe siècle acclimate le singe à la vie domestique. Les peintres introduisent dans leurs vanités de minuscules “capucins” à l’assaut des pyramides de fruits : de la nature supposée diabolique de l’animal ne subsiste qu’une chatoyante représentation du péché de gourmandise. Le roman comiquerelègue cette croyance parmi les superstitions d’un autre âge et s’amuse à voir dans le singe la dégradation bouffonne de la figure humaine. Cette aptitude imitatrice est exploitée par les montreurs de foire qui produisent sur leurs tréteaux en plein air des singes costumés en gentilshommes, avec bottes, chapeau, cape et épée. L’imitation fait recette, car les badauds bon public veulent croire àl’illusion. En témoigne l’anecdote qui circule à travers le siècle sur Cyrano de Bergerac embrochant par méprise le singe de Brioché. Les accoutrements se diversifient dans des scènes de genre où les singes font la satire les activités humaines. Le peintre hollandais David Téniers transpose en “singeries” la peinture du quotidien. Plus tard Christophe Huet décore de scènes exotiques avec singes le châteaude Chantilly et l’hôtel de Rohan. Watteau et Chardin réduiront les activités simiesques à la sphère artistique, par retournement ironique de l’adage ars simia naturae. Car le singe représenté dans la posture du peintre, du sculpteur ou de l’écrivain ne réinjecte pas de la nature dans le geste artistique, mais accuse, par l’imitation, son poids de convention. L’animalité se perd dans l’imitation del’homme. Charles Le Brun exploite la veine en construisant par étapes le passage de la figure animale au visage humain. Or, dans le cas du singe, nul besoin de distordre des traits naturels qui composent spontanément un masque humain de carnaval. Le singe s’offre naturellement comme point de coïncidence du règne animal et de l’espèce humaine : bien avant Darwin, l’évidence s’impose à la vue, sansconcept. La pratique du dressage convainc par ailleurs que le singe est naturellement imitateur. Mais la tendance humaine à l’imitation, valorisée par Aristote, se trouve par le singe redoublée et discréditée. Ainsi, représenter un singe habillé en homme revient à réduire l’homme à une identité sociale qui est elle même un produit de l’imitation, et à mettre celle-ci sous l’éclairage cru de lasatire, qui fige les états en images. Cette démarche réductrice est le contraire de la multiplication des puissances de vie qu’envisage Deleuze par le concept du devenir-animal. Impossible pour l’homme du XVIIe siècle d’entrer, avec le singe, “en relation animale avec l’animal”, pas plus que de faire l’expérience de la “déterritorialisation”, car il l’a d’emblée – en l’annexant à son monde pour enfaire son autre dégradé – exproprié de son territoire propre.

En dépit de cette socialité foncière du singe, La Fontaine l’enrôle tardivement dans l’“ample comédie aux cent actes divers” que sont les Fables. Hormis deux apparitions isolées au Livre IV (Le Singe et le Dauphin) et au Livre VII (La Cour du Lion), le Singe ne s’intègre vraiment à la population des Fables que dans le dernierrecueil, paru en 1694, tout à la fin de la vie de l’auteur : on le rencontre dans deux fables à partenaires animaux du Livre IX (Le Singe et le Léopard et Le Singe et le Chat), et trois fables aux acteurs disparates du Livre XII (Du Thésauriseur et du Singe, Le Singe, L’Eléphant et le Singe de Jupiter). Doit-on interpréter cette présence, et son traitement, comme un signe de maturation ? Car parmiles animaux des Fables, systématiquement assignés à un trait du caractère humain ou à un rôle social, le singe est le seul à jouir d’une relative imprévisibilité, d’une capacité à varier ses dispositions en fonction des situations. Ainsi, par son usage souple de ce personnage animal, La Fontaine paraît inviter son lecteur à percevoir dans une relative complexité le devenir-humain du singe....
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