Lire bazin aujourd'hui

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Retrouver l’amour des images
LIRE BAZIN AUJOURD’HUI
par André Habib
mercredi 17 juin 2009
Ce texte sur l’actualité d’André Bazin est paru dans le n° 142 de 24 images (juin-juillet 2009), qui célébrait les 30 ans de la revue avec un dossier, vaste et riche, sur « L’amour du cinéma ». C’est, entre autres raisons, pour marquer cette date importante que notre collègue, Antoine Godin, aproposé à Marie-Claude Loiselle, rédactrice en chef de la revue, un entretien, que nous publions ce mois-ci et que ce court texte sur le critique français, prolonge en quelque sorte (nous remercions Philippe Gajan et Marie-Claude Loiselle de nous avoir permis de le reproduire dans nos pages).
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Au milieu de l’un de ses textes célèbres, « De Sica metteur en scène [1] », André Bazin lance unephrase étonnante (qu’il déploiera ensuite sur quatre pages) : « Je crois que plus que tout autre art, le cinéma est l’art propre de l’amour ». Cette phrase, à elle seule (à condition de bien la comprendre), suffirait à confirmer l’actualité intempestive de la pensée du plus important critique et théoricien français du cinéma, décédé trop tôt, le 11 novembre 1958, à 40 ans, la journée même oùTruffaut entamait le tournage des 400 coups, laissant derrière lui 2,500 articles (on en enseigne en général qu’une dizaine à peine), rédigés sur une période de moins de quinze ans (près de 200 articles en moyenne par année, et qui comptent parmi les plus belles pages jamais écrites sur le cinéma), et dont parfois certains professeurs à l’Université parlent imprudemment, avec un sourire narquois encoin, en expliquant à leurs étudiants que « Bazin, on sait bien, mais c’est dépassé ». Ceci équivaudrait à dire que le cinéma est un art dépassé (ce que certains croient, n’est-ce pas Mr. Langlois ?). Pour ceux qui ne peuvent envisager un « monde sans le cinéma » (dont parlait avec crainte Serge Daney), les écrits de Bazin ont encore et toujours une puissance inégalée.
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Ladri dibiciclette (Vittorio De Sica, 1948)
Pour bien déplier cette phrase énigmatique sur le lien quasi-ontologique entre le cinéma et l’amour, on gagnerait à la faire résonner avec une autre, tout aussi extraordinaire, qui se retrouve dans l’un de ses textes fondateurs, terminé en 1945, « L’ontologie de l’image photographique », où à propos des virtualités esthétiques du cinéma et de la photographie il écrit :« Ce reflet dans le trottoir mouillé, ce geste d’un enfant, il ne dépendait pas de moi de les distinguer dans le tissu du monde extérieur ; seule l’impassibilité de l’objectif, en dépouillant l’objet des habitudes et des préjugés, de toute la crasse spirituelle dont l’enrobait ma perception, pouvait le rendre vierge à mon attention, et partant à mon amour [2]. » Éblouissant ! Tarkovski, pour neprendre qu’un exemple, ne disait peut-être pas autre chose quand il écrivait : « Mon devoir est de faire en sorte que celui qui voit mes films ressente le besoin d’aimer, de donner son amour, et qu’il perçoive l’appel de la beauté. » Une telle conception du cinéma — on aurait pu aussi bien citer les propos d’un Brakhage, Pasolini, Garrel, Kiarostami ou Jia Zhang-ke —, peut-être seule capable denourrir des sensibilités qui feront naître des vocations, paraît bien anachronique à l’heure où la réflexion (ou plutôt l’absence de réflexion) sur le cinéma se partage grossièrement entre l’obédience servile à la logique des médias de masse et une pseudo-scientificité académique aussi inspirante qu’un boulet ou une patte de chaise. Et s’il y a des rares exceptions dans le monde (deux ou troisrevues, une poignée d’auteurs, quelques cinéastes, des petits cercles d’universitaires), ils sont nécessairement — consciemment ou pas — en position de résistance contre un modèle hégémonique qui assoiffe et atrophie — par un effet de saturation du vide — aussi bien une pensée critique mûrie et rigoureuse que son pendant nécessaire, une sensibilité et une affection pour la réalité telle qu’elle peut...
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