Litterature francaise

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  • Publié le : 13 juin 2010
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Laforgue et le « genre complainte »

Dans plusieurs dictionnaires récents, Trésor de la Langue Française ou Larousse Universel, l’article « complainte » mentionne comme exemples privilégiés, après Rutebeuf (« Que sont mes amis devenus... ») ou Fualdès («Ecoutez, peuples de France... »)[1], le recueil laforguien de 1885. Mieux, le T.L.F., après une définition du genre[2] comme « chansonpopulaire à déroulement généralement tragique, ayant pour thème un sujet pieux ou les faits et gestes d’un personnage légendaire », nomme la complainte de saint Nicolas (« Ils étaient trois petits enfants... ») et, juste après, la « Complainte du roi de Thulé » de Laforgue d’après la correspondance de Jacques Rivière et Alain-Fournier, comme si elles étaient interchangeables.Paradoxalement, les complaintes de Laforgue semblent avoir contribué à relancer un genre déjà moribond, et ces cinquante et un poèmes sophistiqués, considérés comme hermétiques, sinon illisibles, par toute la critique (à commencer par l’article de Laforgue lui-même)[3] se trouvent confondus avec une poésie orale « naïve», dont la fraîcheur et la spontanéité étaient traditionnellement louées, non sans unecertaine nostalgie passéiste.
Contemporain de Laforgue, le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse présente la complainte de façon largement négative et méprisante. Elle y est donnée comme un genre obsolète, dénué de toute valeur littéraire. Son intérêt est avant tout documentaire : elle est contemporaine des événements qu’elle relate, comme c’est le cas des «complaintes du Désert » protestantes. Mais à présent, c’est-à-dire dans la deuxième moitié du XIXe siècle, « le goût est passé » de cette « littérature tintamarresque » ; « la complainte, sous toutes ses formes, paraît aujourd’hui définitivement abandonnée [...] et, considérant ce que ce genre est devenu, personne sans doute ne sera tenté de le regretter ». D’abord « douloureusement monotone » au MoyenAge, elle se fait satirique à partir du XVIe siècle ; elle « raconte les forfaits des criminels condamnés à mort », mais son ton ironique « affaiblit la moralité du supplice ainsi que la dignité de la loi » : bref, un « genre déplorable » plus encore qu’une déploration.
Les seules complaintes intéressantes, juge le même Dictionnaire, sont celles dont « les sentiments simples et sincères,non moins que l’inhabileté poétique, indiquent une origine profondément populaire » : celles du Juif errant, de saint Nicolas, que Nerval apprécia, ou de Jean Renaud « qui de guerre revint ». Les « complaintes satiriques», par contre, sont le fait «d’esprits que la civilisation a corrompus en les cultivant » : elles osent imiter « les sentiments les plus naïfs pour les tourner en ridicule »...Le plus récent Dictionnaire des Lettres françaises[4] insiste pour sa part sur l’élasticité d’un genre qu’il ne confine nullement au registre populaire, puisqu’il cite des complaintes lettrées de Jean Molinet, Marot, Ronsard, Du Bellay (« Complainte du Désespéré »), d’Aubigné : les complaintes « savantes » de Laforgue ont donc de nombreux précédents. C’est aussi le cas en Angleterre desComplaints d’Edmund Spenser (1591) pleurant « Les ruines du Temps », ou encore de The Complaints, or Night-Thoughts on Life, Death, and Immortality, d’Edward Young (1742-1745). Il devient dans ce cas difficile de parler de « genre » complainte, l’objet se diluant peu à peu en perdant des particularités que l’on croyait fondamentales.
Certes, à l’époque de Laforgue, l’acception populaire duterme, synonyme de chanson des rues (l’ancienne « voix de ville »), domine très largement, et c’est dans ce sens qu’il a choisi de baptiser son premier recueil. Il faut ajouter que, dans les années 1880, les cabarets parisiens sont devenus un fécond lieu de rencontre de la chanson ancienne et de la chanson humoristique moderne. On y chante également des imitations de ce qu’on pensait être l’ancienne...
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