Litterature

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  • Publié le : 22 mars 2010
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Littérature et politique
Pierre Campion
 
Rancière Jacques, Le Partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000, 80 p., ISBN 2 913372 05 8.
Jacques Rancière poursuit sans relâche une oeuvre exigeante qui, même si elle concerne l'esthétique en général, intéresse directement la théorie de la littérature. Depuis le début, il continue à examiner, dans une perspectivephilosophique, les rapports que les arts (littérature, théâtre, cinéma, photographie, arts plastiques...) et les savoirs entretiennent entre eux, cela à travers les relations qu'ils entretiennent avec la politique. À mesure qu'il avance, il jalonne son itinéraire et formule des mises au point, parfois teintées de polémique : le présent petit livre est l'une de ces stations.
Répondant à des questionsposées par deux jeunes philosophes, Rancière « [a] essayé de marquer quelques repères, historiques et conceptuels, propres à reposer certains problèmes que brouillent irrémédiablement des notions qui font passer pour déterminations historiques des a priori conceptuels et pour déterminations conceptuelles des découpages temporels. Au premier rang de ces notions figure bien sûr celle de modernité,principe aujourd'hui de tous les pêle-mêle [...] » (p. 10).
Cela donne cinq textes brefs :
1 - Du partage du sensible et des rapports qu'il établit entre politique et esthétique
2 - Des régimes de l'art et du faible intérêt de la notion de modernité
3 - Des arts mécaniques et de la promotion esthétique et scientifique des anonymes
4 - S'il faut en conclure que l'histoire est fiction. Des modesde la fiction
5 - De l'art et du travail. En quoi les pratiques de l'art sont et ne sont pas en exception sur les autres pratiques
Pour comprendre entièrement les implications de ces prises de positions, ainsi que la nature et l'unité de la pensée qui s'exprime dans ce livre, il faudrait remonter aux premiers temps de ses travaux, quand Rancière récusait les notions de culture populaire ou delittérature prolétarienne, dans lesquelles on cherche souvent à cantonner la revendication de l'égalité, et qu'il dénonçait les récupérations de l'utopie ouvrière que la pensée savante et la pratique militante tendent à opérer, chacune à sa manière. Sans doute même faudrait-il évoquer les textes où il méditait sur les illusions de certains « courts voyages au pays du peuple », ceux de quelquesécrivains (Wordsworth, Michelet ou Rilke, par exemple), des « apôtres » saint-simoniens en mission dans les années 1830, et ceux de sa propre génération.
En fait, je me bornerai ici à essayer de mettre en évidence la cohérence et la force de cette pensée, dans la mesure où elle intéresse la théorie de la littérature. Ce travail portera principalement sur le premier de ces cinq textes, replacé dans lecontexte des derniers ouvrages de l'auteur.
1 - La « mésentente »
Partons du livre de La Mésentente (1995). Remontant bien au-delà de Marx et jusqu'à la relation entre Platon et Aristote, Rancière y mettait en lumière la difficulté que la philosophie éprouve depuis toujours à penser la politique et il exposait l'origine de cette difficulté.
Selon Rancière, la nature de la politique réside dansun certain conflit entre les hommes, et ce conflit a trait précisément à leur humanité. Dès que l'on a reconnu avec Aristote que l'homme est un animal politique (zôon politikon) et que, « seul de tous les animaux, l'homme possède la parole », il faut admettre que cet animal sera un être politique en tant qu'il parle. Tout conflit qui met en jeu l'ordre du vivre en commun selon l'humanité revient àun certain litige et, en dernier ressort, ce litige porte sur la définition et sur l'usage des mots et des règles en jeu dans la discussion, et surtout sur l'existence et le fonctionnement de la discussion elle-même, en tant qu'elle inclut telle ou telle catégorie des humains, ou qu'elle l'en exclut.
Strictement entendue, la mésentente ne provient donc pas de l'opposition des intérêts, ni d'un...
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