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  • Publié le : 9 décembre 2013
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On s’est en ces dernières années beaucoup occupé de Benjamin Constant, non pas du tribun, ni de l’orateur, ni du théoricien politique, ni de l’historien des religions, mais de l’homme. Diverses publications ont remis sa figure dans une vive lumière, et particulièrement celle du Journal intime où il notait avec autant de sincérité que de clairvoyance les multiples incidens de sa vie intérieureet les états successifs de son âme changeante. Il se trouva que vers la même époque on se reprenait de goût pour les études morales. Le roman d’analyse recommençait d’être à la mode. L’auteur d’Adolphe bénéficia de cette coïncidence. Les psychologues à la manière de M. Bourget lui surent gré de la complexité de sa nature. Les sceptiques à la manière de M. Anatole France goûtèrent l’ironie de sadestinée. M. Maurice Barrés le célébra pour s’être déconsidéré. Tous ils furent attirés par ce qu’il y a de déconcertant dans sa physionomie, séduits par ce qu’elle a d’irritant, conquis par ce qu’elle a de suspect. Ils trouvèrent ses erreurs distinguées. Ils lui rendirent hommage parce qu’il avait scandalisé les simples. En ce temps-là le dilettantisme passait pour une élégance. — Ce Journal intime[1], enfoui jusqu’à présent dans les collections d’une revue étrangère et disparue, vient d’être publié en volume. Mlle Melegari, qui s’est chargée de cette tâche, s’en est acquittée avec intelligence et avec soin. C’est pour nous une occasion d’étudier le « cas » de Benjamin Constant. Il est curieux et il est instructif. C’est l’un des exemples les plus frappans qu’il y ait d’une vie manquée. Ony saisit dans le jour le plus révélateur comment et jusqu’à quel point une belle intelligence peut être desservie par un caractère.
Benjamin Constant du côté de l’esprit est doué admirablement. Sa précocité éclate dans ses lettres d’enfant, si peu enfantines qu’on a attendu d’en retrouver les originaux pour en admettre l’authenticité. Il a le brillant et le solide, un jugement pénétrant et sûr,une intelligence facile et largement ouverte à laquelle ne manque pas même la force. Il connaît les hommes et comprend les idées. Il a, à défaut d’une autre, la fidélité aux idées. S’étant de bonne heure, au temps de son premier séjour en Angleterre, épris de l’idée de liberté, il s’est donné pour mission de l’acclimater en France. Sur ce point il n’a jamais varié. Les plus graves problèmesauxquels est attaché le sort de l’humanité ne le rebutaient pas ; ce n’est pas un mince honneur pour lui que d’avoir, sa vie durant, travaillé à un grand ouvrage sur la question religieuse. Avec cela il a des qualités charmantes. Il a une vivacité spirituelle qui fait qu’on le recherche dans le monde et qu’il s’y plaît. Il est brave, avec ce grain de folie dans la bravoure que nous aimons en France. Ilest capable de dévouement et de délicatesse, comme le prouvent ses rapports avec son père et avec les enfans que celui-ci eut d’un second mariage. Il a plus d’une fois sacrifié ses intérêts à ses sentimens. Il n’avait pas de méchanceté foncière. — De tous ces dons heureux quel parti a-t-il su tirer ? Ce n’est pas à un autre qu’à lui que nous le demanderons. Son journal et ses lettres contiennent àce sujet les aveux les plus désespérés. C’est un homme poursuivi par le sentiment qu’il n’accomplit pas sa destinée, qu’il ne remplit pas sa mesure, et qu’il se manque à lui-même. Il essaie de se ressaisir sans y arriver jamais. Tous ses élans sont arrêtés, toutes ses velléités sont stérilisées, tous ses efforts sont frappés d’on ne sait quelle impuissance. Il comprend qu’il devrait arranger savie « avec indépendance et régularité. » Il en forme chaque jour le projet et s’en fait la promesse ; c’est à recommencer le jour qui vient. « Si je continue à me laisser mener et à vivre au jour le jour sans prendre un parti décisif pour que ma vie ne se passe pas comme cette journée, comme cette semaine, comme ce mois, tout est perdu. Mais en aurai-je la force ? » Il savait bien, à part lui, que...