Madame bovary: lectures d'emma au couvent

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  • Publié le : 27 juillet 2010
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Les lectures d’Emma au couvent : partie I, chapitre 6 (pages 52-53)

Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par I'archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes ruinés sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire, à la table des bonnes soeurs, et faisait avec elles, après le repas, unpetit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s'échappaient de l'étude pour I'aller voir. Elle savait par cœur les chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait à demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu'elleavait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes etbaisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts,salle des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir.

COMMENTAIRE COMPOSÉ

Introduction

La première partie du romanconstitue un véritable prologue au cours duquel Flaubert s'attarde longuement sur la psychologie de I'héroïne. Après l'épisode du mariage avec Charles, le récit détaille la désillusion d'Emma, montrant à la fois sa tendance impérieuse au rêve et son incapacité à accepter sa vie telle qu'elle est. Un retour en arrière sur son éducation au couvent permet de remonter aux origines de ce caractère. Emma atrop lu de livres, et sa vision du monde s'en trouve déformée.
Dans ce passage, I'héroïne est initiée à la lecture des romans par la lingère du couvent, et elle y découvre avec passion toute une imagerie sentimentale et historique qui nourrit sa rêverie et modèle son imagination. En même temps, le romancier, par son ironie, souligne l'aveuglement d'Emma, subjuguée par les livres, et laisse entrevoirsa propre méfiance vis-à-vis de la littérature romanesque.

Le prestige de la lingère

Roman d'une éducation, Madame Bovary décrit avec précision les influences subies par Emma dans le cadre quotidien du couvent. C'est la fréquentation de la lingère qui donne à Emma et ses condisciples le goût des romans.
Ce passage s'ouvre sur un petit récit très simple, presque un conte de la vieordinaire, dont le lecteur ne perçoit pas tout de suite le rapport avec l'éducation d'Emma :

« Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois » (L. 1) : En quelques lignes à I'imparfait, Flaubert résume une vie manquée, toute de frustration (la « vieille fille ») et de déboires (famille ruinée sous la Révolution), et suggère l'emploi du temps monotone d'un personnage familier, presqueeffacé, que I'on tolère au couvent en échange de menus travaux de couture.

Mais plusieurs détails du texte suggèrent peu à peu l'emprise de ce personnage discret sur les élèves : « Souvent les pensionnaires s'échappaient de l'étude pour I'aller voir » (L. 5).
La lingère règne sur elles par la voix et la parole : « Elle savait par coeur les chansons galantes du
siècle passé » (L. 5-6) ; «...
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