Manon lescaut

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  • Publié le : 5 octobre 2010
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Une aristocratie du sentiment : Montesquieu ne s'y était pas trompé, et Des Grieux le sait aussi. L'amour peut tout faire excuser pour peu que lui soit subordonnée une intention noble qui tourne mal. Cette noblesse éclate d'abord dans l'apparence extérieure des deux héros : pour Des Grieux, la naissance et l'éducation, alliées à une physionomie avenante qu'il sait à point nommé nous rappeler.Pour Manon, une beauté que la fascination du narrateur ne se lasse pas de célébrer. Les mots ne reculent alors devant aucune hyperbole : "maîtresse de mon cœur, ma chère reine, l'idole de mon cœur"... Cette beauté, jamais décrite, sauvée de l'impureté des mots comme l'image même de l'Amour, devient vite une excuse suffisante ("Je vous ferai voir, s'il se peut, ma maîtresse, et vous jugerez si ellemérite que je fasse cette démarche pour elle, promet Des Grieux à Tiberge, sans douter que l'ami vertueux succombe lui aussi). De fait, nul n'échappe au charme du couple, et l'on est surpris par exemple d'entendre le vieux G.M. constater lui-même : "Les pauvres enfants ! Ils sont bien aimables en effet l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons." A cette noblesse naturelle, s'ajoute pour DesGrieux une conscience très nette d'une sorte de signe électif mis sur sa sensibilité, qui le convainc de l'injustice tragique de sa destinée : « Il y a peu de personnes qui connaissent la force de ces mouvements particuliers du cœur. Le commun des hommes n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur vie se passe, et où toutes leurs agitations se réduisent. Ôtez-leur l'amouret la haine, le plaisir et la douleur, l'espérance et la crainte, ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractère plus noble peuvent être remuées de mille façons différentes ; il semble qu'elles aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées et des sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature ; et comme elles ont un sentiment de cette grandeur qui lesélève au-dessus du vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses.»
Noblesse du style enfin : le narrateur que nous écoutons est un être éperdu d'amour. S'il a conscience de l'impuissance du langage, il n'en utilise pas moins toutes les ressources de l'émotion avec cette "meilleure grâce du monde" que l'homme de qualité a notée dans son récit. La noblesse et la pureté des héros sontconstamment entretenues par cette grâce-là, qui sert les élans sublimes de la passion comme le récit des plus basses crapuleries. Des Grieux fait toujours se succéder aux premiers mouvements ou aux vains reproches du discours direct ("Ah ! perfide Manon !"), le plain-chant de l'amour, épuré jusqu'à l'abstraction par le discours indirect : ici se livrent les émotions rétrospectives du narrateur, lesdébats intérieurs où l'Amour s'assure de lui-même.



Un plaidoyer subtil : confier la narration au héros malheureux d'une passion funeste, c'est, à l'évidence, l'inviter à dégager des circonstances atténuantes. Des Grieux ne s'en prive pas, et l'on est enclin à hésiter sur ce qui l'emporte de son aveuglement ou de sa roublardise pour mettre en valeur les bonnes raisons que nous avons de ledisculper. D'abord, il s'agit d'êtres jeunes, deux adolescents. Après tout les roueries de Manon sont de mauvaises farces et elles semblent l'amuser beaucoup. Le milieu social, sans être une excuse, est néanmoins un terrain privilégié de tentations : les dernières années du règne de Louis XIV sont marquées par une rapide dissolution des mœurs, qu'explique le recentrage de la vie à sociale à Paris, loinde l'ennui de Versailles, et Des Grieux sait parfaitement se servir de l'argument pour autoriser son inconduite : « Comme il n y avait rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un certain monde, et qu'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans le siècle où nous sommes, non plus qu'un peu...
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