Marguerite duras, « incipit » de l’amant

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  • Publié le : 14 octobre 2010
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Marguerite Duras, « Incipit » de L’Amant
 
Introduction
* Marguerite Duras occupe une place particulière dans la production romanesque contemporaine.
* En effet, dès 1950, date de publication d’Un Barrage contre le Pacifique, elle délaisse les canons habituels de l’écriture romanesque (narration, description, rendu des personnages) au profit d’un style fondé sur la primauté du dialogue,qui tente de restituer un monde intermédiaire, entre le dit et le non-dit des pensées souterraines de chacun.
* Ces lignes de force s’affirment particulièrement dans cet extrait de L’Amant, roman autobiographique publié en 1984, qui évoque les amours d’une jeune fille blanche et d’un riche banquier chinois au Viêt-Nam français.
* Dans ce passage constituant l’incipit du roman, MargueriteDuras reprend le topo de la « première rencontre ».
 
Lecture

Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiezjeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante.

Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ansil était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’aivu gagner un à un mes traits, changer le rapport qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d’en être effrayée j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris par exemple au déroulement d’une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu’unjour il se ralentirait et qu’il prendrait son cours normal. Les gens qui m’avaient connue à dix-sept ans lors de mon voyage en France ont été impressionnés quand ils m’ont revue, deux ans après, à dix-neuf ans. Ce visage-là, nouveau, je l’ai gardé. Il a été mon visage. Il a vieilli encore bien sûr, mais relativement moins qu’il n’aurait dû. J’ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à lapeau cassée. Il ne s’est pas affaissé comme certains visages à traits fins, il a gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J’ai un visage détruit.
Marguerite DURAS, L’Amant (1984), début du roman.
 
Etude
I/ Un épisode fondateur
1/ Le sens de l’anecdote initiale
* L’hommage de l’inconnu au visage « détruit » de la femme âgée qu’est devenue Marguerite Duras fonde le récitautobiographique.
* L’Amant sera le récit de cette destruction.
* Les propos de l’homme « venu vers elle » rappellent l’incroyable distance qui sépare cette beauté d’autrefois (si surprenante que l’on en parle encore aujourd’hui) et le visage « dévasté » qu’il a sous les yeux.
* Il dit préférer ces traits sur lesquels la vie a passé à la perfection impersonnelle de la jeunesse.
* Maispour celle à qui il s’adresse, il s’agit soudain de comprendre comment cette métamorphose fut possible. 
* Loin de n’être qu’une évocation nostalgique du passé, L’Amant est une enquête sur ce travail du temps en nous.
2/ L’emploi des temps 
* Comme beaucoup d’auteurs contemporains, Marguerite Duras a une prédilection pour le passé composé qui remplace dans ses récits le passé simple,...
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