Marivaux scene 6 et 11

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  • Publié le : 20 novembre 2010
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SCÈNE 6.

Se situant au milieu de la pièce, on attend de cette scène que l'enjeu dramatique y soit à son paroxysme. Trivelin a quitté la scène, satisfait des portraits railleurs qui ont composé la première épreuve infligée aux maîtres par leurs esclaves. Ceux-ci se trouvent maintenant face à face sans la médiation du gouverneur de l'île. Que pourra-t-il en résulter ?


Investis de leurnouveau pouvoir, les domestiques peuvent en effet en user diversement : ils peuvent multiplier les brimades à l'égard de leurs anciens maîtres et oublier en cela les leçons de Trivelin (« point de vengeance »); le spectateur les attend aussi à ce véritable piège qui les ferait retomber dans les travers qu'ils ont eux-mêmes dénoncés. Ainsi, la scène ne peut manquer de représenter un tournant qui,lançant un nouvel enjeu, décidera du dénouement.
 Choisissons ce piste de lecture : comment cette scène ravive-t-elle l'enjeu dramatique ?

a) La distribution de la parole :

Le spectateur a tôt fait d'être informé de l'intention des domestiques : le choix de Cléanthis de faire « la belle conversation », « comme dans le grand monde », et d'être l'objet d'une conquête amoureuse ("poursuivez mon cœur")répond à la seconde de nos attentes, d'autant que les maîtres resteront muets : évincés du jeu, ils assisteront impuissants au dialogue de leurs esclaves. Cette situation révèle une double intention : il s'agit de marquer leur déchéance par la privation de la parole, qui a été jusque-là signe de leur pouvoir ; leur éviction du champ "à dix pas" fait aussi d'eux des spectateurs et accentue lecaractère théâtral de l'entretien qu'auront les valets. Ceux-ci, d'ailleurs, donnent l'impression de préparer une représentation : Cléanthis conseille le jeu d'Arlequin, sur le plan du langage (« n'épargnez ni compliments, ni révérences ») comme sur celui du jeu scénique (« promenons-nous plutôt de cette manière-là »), indications de mise en scène auxquelles Arlequin ajoute ses directives (« vite dessièges pour moi », « n'épargnez point les mines »). Après cette "répétition" et l'ordre donné aux maîtres de se retirer, la didascalie marque solennellement le début du spectacle. 
 

A nouveau se manifeste le goût du dramaturge pour la "mise en abyme" : mais comment mieux stigmatiser les affectations du grand monde qu'en en faisant la parodie ? Cette scène de "théâtre dans le théâtre"s'inscrit donc dans le projet moral de l'œuvre et fait même de l'art dramatique l'instrument privilégié de la catharsis : on peut s'attendre à ce que, pour les maîtres, le jeu des esclaves soit un miroir impitoyable tendu sur leurs mines et leurs caprices. Il s'agit donc bien d'une seconde épreuve, qui répond à l'entreprise de régénération annoncée par Trivelin. Pourtant avisons-nous  de l'intentionaffichée par Cléanthis : « il faut bien jouir de notre état, en goûter le plaisir ». La servante ne savoure-t-elle pas sa revanche en prenant un plaisir dont elle a été privée? Il faudra, donc, dans ce dialogue constamment veiller à la double énonciation : jouant à être les maîtres, les esclaves ne trahissent-ils pas leur vraie nature ? 
 la scène est nettement divisée en trois parties : après lespréliminaires, commence l'entretien galant. Mais les interruptions successives d'Arlequin finissent par y mettre un terme et s'amorce alors un nouvel enjeu : conquérir les maîtres. Si la scène nous semble faire culminer ici la puissance des valets, elle relance, néanmoins, l'intérêt en laissant attendre une nouvelle épreuve qui l'attesterait bien davantage.


La première partie ( "qu'on se retire àdix pas") donne l'avantage à Cléanthis : la servante impose la belle conversation et affirme à plusieurs reprises sa nouvelle identité avec une évidente satisfaction. Le vocabulaire employé révèle son plaisir d'accéder à une classe dont elle a pourtant condamné les affectations (« devenus maîtres, allons-y poliment, comme le grand monde, nous sommes d'honnêtes gens, procédons noblement »),...
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