Mentir, en quoi est-ce un mal

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  • Publié le : 13 avril 2011
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La tradition philosophique, pour laquelle nous éprouvons gratitude et reconnaissance, a bien souvent présenté le philosophe comme l'homme ami du vrai. Pour Platon déjà, le mensonge était un crime contre la philosophie, et le philosophe, ami du savoir (philosophos), devait l'être également de la vérité (philalethes). Il a pour tâche de lever les voiles, les masques, comme l'enfant du conted'Andersen, qui seul dit la nudité du Roi. C'est bien, d'ailleurs, ce que Calliclès disait à Socrate : "Tu fais l'enfant..." Nous ferons donc l'éloge de la sincérité et dirons la laideur du mensonge... Mais il nous faudra également dire les dangers de l'excessive sincérité, d'une exhibition impudique de la vérité. Nous terminerons enfin par une analyse de la fiction, c'est-à-dire des rapports entre lesonge et le mensonge.

* * *

Il ne faut pas mentir. Voilà une évidence du sens commun, à laquelle chacun adhère spontanément, sans même avoir lu Emmanuel Kant, sans avoir même jamais songé à le lire un jour... Et il est vrai qu'il y a bien des raisons, tant esthétiques qu'éthiques, pour condamner le mensonge.

Le mensonge est esthétiquement condamnable

Qui se soucie d'esthétique le saitfort bien, il n'est pas beau de mentir! La franchise, la sincérité sont du côté de la belle droiture, quand le mensonge, la fourberie sont du côté de la courbure, du tordu. L'homme franc est droit, il expose avec une belle netteté son visage, son front. Les mots sortent de sa bouche avec l'impeccabilité, la spontanéité d'un bel accord de do majeur : la loyauté, la spontanéité, la probité, larectitude ont la beauté d'Apollon. La dissimulation, la fausseté, l'hypocrisie, la sournoiserie sont en revanche laides. Duplicité du menteur : le "di-able" [1] ne fut pas pour rien représenté par un serpent, c'est-à-dire par l'animal à la langue fourchue. Regardez cet enfant tenter ses premiers mensonges... Son regard est fuyant, son corps même se tord sous l'effet du mensonge. Les mots sortent avecpeine de sa bouche, tout est en lui biaisé, tordu. Quand il aura développé ses dons de comédien, quand il aura appris à "bien mentir", il jouera alors la franchise, la netteté, exposant son visage et son front avec une excessive et ostentatoire droiture [2]. On pourra dire alors qu'il ment effrontément, de façon éhontée : car tout se passe comme si son front (ce qu'il y a de plus droit en son corps)l'obligeait à la franchise, à la droiture. Et il se sentira inévitablement sale, laid et moche si, d'aventure, on se rend compte qu'il a menti : "Il en rougit, le traître!" [3] Oui, celui dont le mensonge est découvert, celui qui "perd la face", comme le dit si bien la langue française, mériterait de perdre son front et devrait, au minimum, rougir d'avoir ainsi menti.
Tout montre que lemensonge, cette désertion de sa propre parole, est esthétiquement condamnable : le menteur est furtif, tordu, dissimulateur, sournois, double, biaisé, laid en somme. Beau est en revanche le sincère [4], celui qui ouvre son coeur avec franchise, c'est-à-dire avec liberté, noblesse, netteté et droiture. Il peut nous regarder droit dans les yeux, il fait bien l'homme, fait bien son métier d'homme.

Lemensonge est éthiquement condamnable

A cette disqualification esthétique du mensonge, Kant substituera une inoubliable disqualification éthique et ce, parce que pour le penseur de Konigsberg, le mal vient de la contradiction [5] et qu'il me suffit en vérité d'être un instant attentif à ce que me murmure ma propre raison et la loi morale qui s'y trouve, pour comprendre que le mensonge est un actecontradictoire, triplement contradictoire.
D'abord parce que le mensonge est contradiction entre la parole et la pensée, et qu'il ruine l'essence même de la parole qui est la confiance. Tout acte de parole promet la vérité, même - et surtout! - l'acte de parole qui ment et qui peut aller jusqu'à jurer qu'il dit vrai, alors qu'il ment. La société des hommes deviendrait vite infernale, si...
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