Michel vinaver

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 8 (1959 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 10 décembre 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
Michel Vinaver, notre historien
par Edwy Plenel

Racontant sa rencontre inopinée, à Paris, en 1986, avec Les

Coréens, An Chi-Un, futur traducteur de la pièce de Michel Vinaver,
souligne cette évidence : son antériorité. C’est, écrit-il, « la première

œuvre écrite par un écrivain étranger sur la guerre de Corée ». Or l’on
pourrait dire pareillement de tout le théâtre de Vinaver. Il estpremier, sans lignée ni héritage. 11 septembre 2001, sa toute dernière pièce, est aussi la première œuvre écrite, dans quelque langue que ce soit, sur l’événement dont l’ombre portée s’étend encore sur le présent du monde. C’est cette piste que l’on voudrait suivre ici, l’Histoire, la grande, qui traverse souterrainement la petite histoire, à hauteur de banale humanité, qu’apparemment, nousraconte Vinaver. Après tout, les huit tomes de son Théâtre complet (Actes Sud et L’Arche, 20022005) s’ouvrent par la guerre froide qui menaçait de dégénérer en Troisième guerre mondiale – Les Coréens justement – et se terminent par l’actuelle « guerre contre le terrorisme » qui est venue la remplacer dans l’imaginaire impérial depuis 2001. Vinaver, ce serait donc notre histoire, notre présent : lerécitant inlassable, depuis un demi-siècle, des fracas de notre temps. Cet énoncé est à rebours de l’image convenue sur ce théâtre, le plus souvent réduit à l’ordinaire ou au quotidien. Mais c’est un piège que nous tend l’auteur, une ruse où se cache la puissance et l’éternité de son œuvre. Antoine Vitez avait su la débusquer, dès 1989, en présentant L’émission de télévision, autre pièce de Vinaver, auThéâtre de l’Odéon, à Paris. « Vinaver, écrivait-il, nous embrouille avec

la vie quotidienne. On a dit, pour qualifier son œuvre, cette expression vulgaire : le théâtre du quotidien, un théâtre du quotidien. Mais non : il
Edwy Plenel, mars 2008

nous trompe ; ce n’est pas du quotidien qu’il s’agit, c’est la grande Histoire ; seulement, il sait en extraire l’essence en regardant les gensvivre. »
Car ce qui vaut à l’évidence pour Les Coréens ou pour 11

septembre 2001 est applicable à l’ensemble du théâtre de Vivaner. Les Huissiers, la pièce dont l’écriture, en 1957, suit d’un an la
création des Coréens, évoque explicitement la guerre d’Algérie et l’agonie de la IVe République depuis les couloirs et les bureaux d’un ministère, avec sa farandole de préposés et de politiques, depetites mains et de grands bavards. Ecrite en 1959, Iphigénie Hôtel joue des résonances entre des désordres vacanciers en Grèce et une crise politique en France – le retour de De Gaulle au pouvoir, en mai 1958. Mais à cette trilogie inaugurale, il faudrait ajouter, après l’éclipse des années 1960 interrompue par le feu d’artifice de Par dessus bord (1967-1969), où tout se mêle et s’emmêle dans unesarabande qui est en écho poétique avec l’histoire en actes d’alors, celle de 1968, toutes les pièces qui suivent. Oui, toutes. Car rien de ce qui fut et de ce qui est encore au cœur de notre histoire immédiate n’a été oublié ou épargné par Vinaver : le chômage, l’usine, la télévision, l’atelier, les bureaux, la grève, la compétition, l’argent, la concurrence, le capital, le travail, le voisinage,le crime, la liberté, les catastrophes, le fait divers… On tiendra donc pour acquis que Vinaver est notre récitant majeur et que, dans longtemps, qui voudra mieux connaître notre temps, se familiariser avec ses mots et son tempo, comprendre intuitivement notre époque comme l’on partage une musique, lira avantageusement cette œuvre-là, plus que toute autre. Reste alors un mystère qu’il faut tenterd’élucider, ne serait-ce que pour justifier cette prophétie : comment cela tient si fort, déjà ? pourquoi il dure,

Edwy Plenel, mars 2008

ce théâtre-là ? d’où vient sa résistance à l’usure du temps ? qu’est-ce qui fait qu’une pièce française écrite en 1955 sur une guerre immensément lointaine et meurtrière puisse encore être intimement perçue et reçue, cinquante ans plus tard, dans la...
tracking img