Mignonne

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  • Publié le : 9 octobre 2010
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« Tant que mes yeux pourront larmes épandre ... » Tant que mes yeux pourront larmes épandre A l’heur passé avec toi regretter1, Et qu’aux sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre2, Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignard3 luth, pour tes grâces chanter, Tant que l’esprit4 se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toi comprendre5, Je ne souhaiteencore point mourir. Mais quand mes yeux je sentirai tarir, Ma voix cassée, et ma main impuissante, Et mon esprit en ce mortel séjour Ne pouvant plus montrer signe d’amante, Prierai la Mort noircir mon plus clair jour.

Les poètes de la Pléiade (qui excluent toute participation féminine) reprennent à leur compte la tradition italienne de la poésie amoureuse renouvelée par Pétrarque. Le pétrarquismese caractérise alors par une poésie riche en images et en métaphores, qui chante les beautés de la femme aimée en se focalisant sur des parties de son corps. Les sonnets suivent fréquemment le mouvement d’un regard qui s’attache aux qualités de la peau (d’ivoire), de la bouche etc. Le traitement du corps féminin est ainsi ambivalent, puisque la femme est à la fois idéalisée (beauté divine quiinspire amour et désespoir au poète) et réifiée (objet merveilleux offert à l’art du poète qui segmente le corps en parties). Cette ambivalence est redoublée par la publication des contre-blasons (on songe à L’Olive de Du Bellay dont les sonnets se divisent en deux parties : les blasons, et les contre-blasons) : alors que les blasons sont un éloge des beautés physiques de la femme, les contre-blasonssont des exercices de blâme. Une figure féminine est alors l’objet de la vindicte du poète. Là où le blason chante la beauté et la jeunesse, le contre-blason décrit la vieillesse et la laideur, parodiant ainsi la tradition du blason. La succession des blasons et des contre-blasons, dans l’ouvrage de Du Bellay par exemple, a pour but de rendre éclatante la virtuosité du poète, aussi manifeste dansl’éloge que dans le blâme. La figure féminine (belle ou laide) n’est qu’un prétexte à l’art du poète qui peut s’exercer quel que soit son sujet d’inspiration. Louise Labé s’inscrit clairement dans la tradition de la poésie amoureuse, mais en modifiant sensiblement la place faite au corps de l’aimé dans le sonnet. Il y a ici renouvellement en profondeur d’une tradition poétique. I/ Un sonnetrigoureusement agencé : 1/ Les parallélismes entre quatrains et tercets : dans la syntaxe ( subordonnée de temps avec accumulation puis brutalité de la proposition principale, rejetée en fin de phrase sur un seul vers,...), et dans le lexique (yeux/voix/main/esprit) 2/ Les oppositions entre quatrains et tercets : dans la syntaxe (opposition « Tant que »/ « Quand » : durée, espoir/ brutalité, désespoir,...ampleur ds les quatrains des subordonnées/ brièveté et rapidité de l’enchaînement ds les tercets, « ma voix cassée, ma main impuissante ») dans le lexique (champ lexical de l’amour et de l’expression amoureuse ds les quatrains/ champ lexical de la perte et de la mort ds les tercets) Ce sonnet est donc structuré très rigoureusement en 2 phrases qui mettent en évidence la nécessité vitale del’amour. II/ Un poème d’amour : 1/ Enonciation typique de la poésie amoureuse : adresse à l’être aimé (3 occurrences de la 2 ème personne), paré de toutes les qualités, celles-ci demeurant très vagues (toi, tes grâces). Dans la tradition du blason, la femme aimée est idéalisée à travers un éloge ambigü de sa beauté corporelle. Le blason se concentre sur des parties du corps

(les cheveux, la peau, lesmains etc.) pour en détailler les beautés, ce qui participe en fait d’un processus de réification de la femme (objet offert à la contemplation et à la virtuosité stylistique du poète). Or, dans le poème de Labbé, contrairement à ce qui se passe dans le blason, le corps de l’être aimé n’est nullement évoqué, et le « tu » n’est même pas réifié : tous ses attributs concrets ont disparu, il est...
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