monsieur ibrahim et les fleurs du Coran

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  • Publié le : 24 février 2014
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 Monsieur Ibrahim et les
fleurs du Coran (suite)
2
Lorsque j’ai commencé à voler mon père pour le punir de m’avoir soupçonné, je me suis mis aussi à voler monsieur Ibrahim. J’avais un peu honte mais, pour lutter contre ma honte, je pensais très fort, au moment de payer :
Après tout, c’est qu’un Arabe !
Tous les jours, je fixais les yeux de monsieur Ibrahim et ça medonnait du courage.
Après tout, c’est qu’un Arabe !
— Je ne suis pas arabe, Momo, je viens du Croissant d’Or.
J’ai ramassé mes commissions et suis sorti, groggy, dans la rue. Monsieur Ibrahim m’entendait penser! Donc, s’il m’entendait penser, il savait peut-être aussi que je l’escroquais?
Le lendemain, je ne dérobai aucune boîte mais je lui demandai :
— C’est quoi, le Croissant d’Or ?J’avoue que, toute la nuit, j’avais imaginé monsieur Ibrahim assis sur la pointe d’un croissant d’or et volant dans un ciel étoilé.
— Cela désigne une région qui va de l’Anatolie jusqu’à la Perse, Momo.
Le lendemain, j’ajoutai en sortant mon portemonnaie:
— Je ne m’appelle pas Momo, mais Moïse.
Le lendemain, c’est lui qui ajouta :
— Je sais que tu t’appelles Moïse, c’est bien pour cela que jet’appelle Momo, c’est moins impressionnant.
Le lendemain, en comptant mes centimes, je demandai :
— Qu’est-ce que ça peut vous faire à vous ? Moïse, c’est juif, c’est pas arabe.
— Je ne suis pas arabe, Momo, je suis musulman.
— Alors pourquoi on dit que vous êtes l’Arabe de la rue, si vous êtes pas arabe ?
— Arabe, Momo, ça veut dire « ouvert de huit heures du matin jusqu’à minuit et même le dimanche» dans l’épicerie(...)
— Vous êtes marié, monsieur Ibrahim ?
— Oui, bien sûr que je suis marié.
Il n’est pas habitué à ce qu’on lui pose des questions.
À cet instant-là, j’aurais pu jurer que monsieur Ibrahim n’était pas aussi vieux que tout le monde le croyait.
— Monsieur Ibrahim ! Imaginez que vous êtes dans un bateau, avec votre femme et Brigitte Bardot. Votre bateau coule. Qu’est-ce quevous faites ?
— Je parie que ma femme, elle sait nager.
J’ai jamais vu des yeux rigoler comme ça, ils rigolent à gorge déployée, ses yeux, ils font un boucan d’enfer.
Soudain, branle-bas de combat, monsieur Ibrahim se met au garde-à-vous : Brigitte Bardot entre dans l’épicerie (ils tournaient un film dans la rue)
— Bonjour, monsieur, est-ce que vous auriez de l’eau ?
— Bien sûr, mademoiselle.Et là, l’inimaginable arrive : monsieur Ibrahim, il va lui-même chercher une bouteille d’eau sur un rayon et il la lui apporte.
— Merci, monsieur. Combien je vous dois ?
— Quarante francs, mademoiselle.
Elle en a un haut-le-corps, la Brigitte. Moi aussi. Une bouteille d’eau ça valait deux balles, à l’époque, pas quarante.
— Je ne savais pas que l’eau était si rare, ici.
— Ce n’est pas l’eauqui est rare, mademoiselle, ce sont les vraies stars.

Il a dit cela avec tant de charme, avec un sourire tellement irrésistible que Brigitte Bardot, elle rougit légèrement, elle sort ses quarante francs et elle s’en va.
Je n’en reviens pas.
2


— Quand même, vous avez un de ces culots, monsieur Ibrahim.
— Eh, mon petit Momo, il faut bien que je me rembourse toutes les boîtes quetu me chouraves.
C’est ce jour-là que nous sommes devenus amis.

Et puis, dans les jours qui suivirent, monsieur Ibrahim me donna plein de trucs pour soutirer de l’argent à mon père sans qu’il s’en rende compte : lui servir du vieux pain de la veille ou de l’avant-veille passé dans le four ; ajouter progressivement de la chicorée dans le café ; resservir les sachets de thé ; allonger sonbeaujolais habituel avec du vin à trois francs et le couronnement, l’idée, la vraie, celle qui montrait que monsieur Ibrahim était expert dans l’art de faire chier le monde, remplacer la terrine campagnarde par des pâtés pour chiens.

Grâce à l’intervention de monsieur Ibrahim, le monde des adultes s’était fissuré, il n’offrait pas le même mur uniforme contre lequel je me cognais, une main se...