Morales de proust

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  • Publié le : 6 juillet 2010
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Littérature française moderne et contemporaine : histoire, critique, théorie

M. Antoine Compagnon, professeur

Cours : « Morales de Proust » Le cours a porté sur l’œuvre de Proust pour une deuxième année consécutive, mais, après « Proust : Mémoire de la littérature » en 2006-2007, sur un sujet nouveau et tout autre, « Morales de Proust », sujet risqué des deux côtés : du côté de la morale,car celle-ci a été longtemps tenue pour hors-jeu dans les études littéraires, et du côté de Proust, car celui-ci a été longtemps tenu pour immoral ou amoral par la critique. Une double justification préalable fut donc nécessaire. Morale et littérature À la veille du premier cours, un correspondant me rappela, pour s’étonner du titre de l’année et pour y relever une inconséquence, que Le Démon de lathéorie, publié il y a dix ans (1998), se terminait par cette proposition : « La perplexité est la seule morale littéraire ». À l’époque, c’était une manière d’écarter un sujet qui n’avait pas été traité dans ce livre en réfutant toute récupération édifiante de la littérature, mais c’était aussi la preuve que la question se posait, qu’elle était ouverte, mais qu’on restait sur le seuil, qu’on nele franchirait pas, ne se risquerait pas au-delà. La perplexité, le doute, l’irrésolution, le scepticisme étaient donnés comme les seules morales littéraires possibles, par opposition à toute forme de certitude morale, d’assurance éthique, existentielle ou ontologique que pourrait procurer la lecture. La littérature ouvre à la perplexité morale — la complication, l’embarras —, elle détruit lescertitudes morales au lieu d’en donner ou de les consolider. Elle désillusionne et déniaise. Mais dans La Littérature, pour quoi faire ?, la leçon inaugurale de la chaire donnée l’an dernier, j’observais un tournant des études littéraires vers les usages et les pouvoirs de la littérature, vers la littérature comme action, et vers la critique comme pragmatique de la littérature. Plutôt que d’untournant, il pourrait s’agir

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ANTOINE COMPAGNON

d’un revirement, d’un reniement ou même d’une trahison, pour un homme de ma génération grandi hors de la critique éthique et longtemps très éloigné d’elle. Après la théorie et l’histoire, serait ainsi venu le temps de la critique, c’est-à-dire de la réflexion sur les valeurs créées et transmises par la littérature. Plusieurs explicationspeuvent être données de cet infléchissement, personnelles et collectives, ces deux ordres étant d’ailleurs solidaires et indémêlables : on croyait être original ; on s’aperçoit qu’on a tout juste été typique. Le passage à l’éthique est un signe de l’âge, comme Stendhal commençait la Vie de Henry Brulard par ces mots : « Je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me connaître. Qu’ai-je été ?Que suis-je ? En vérité, je serais bien embarrassé de le dire. » Un tournant moral engage un retour à soi. Mon attitude envers la littérature a changé. On a longtemps pu se passer de poser des questions morales — en tout cas expressément morales — à la littérature. On a longtemps cru qu’elle nous rendait plus intelligents, non meilleurs. À présent je me dis que si ce qu’elle pouvait, c’était nousrendre meilleurs, ou moins mauvais, ce serait suffisant. Mais c’est aussi un signe des temps : un « tournant éthique » a eu lieu dans les études littéraires au cours des années 1990. Le « sujet », aux deux sens du terme, s’était absenté de ces études depuis les années 1960 ou 1970 ; il était démodé ou disqualifié au temps de ma formation : dans Critique et vérité, par exemple, Roland Barthess’élevait contre la morale défendue par l’ancienne critique, ses normes implicites, ses interdits bourgeois. La nouvelle critique ignorait la psychologie des personnages au même titre que la biographie des auteurs, et elle réprouvait l’identification et l’empathie : un même discrédit frappait biographie et psychologie, histoire littéraire et morale littéraire, comme les deux faces, le recto et le...
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