Nelligan

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 250 (21399 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 22 mars 2015
Lire le document complet
Aperçu du document
Émile Nelligan

Poésies complètes
1896-1899

BeQ

Émile Nelligan

Poésies complètes
1896-1899

La Bibliothèque électronique du Québec
Collection Littérature québécoise
Volume 43 : version 2.01
2

Aussi, à la Bibliothèque :
Louis Dantin : Nelligan et son œuvre.

Édition de référence :
Fidès, Coll. du Nénuphar.

3

L’âme du poète

4

Clair de lune intellectuel
Ma pensée est couleur de lumièreslointaines,
Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs.
Elle a l’éclat parfois des subtiles verdeurs
D’un golfe où le soleil abaisse ses antennes.
En un jardin sonore, au soupir des fontaines,
Elle a vécu dans les soirs doux, dans les odeurs ;
Ma pensée est couleur de lumières lointaines,
Du fond de quelque crypte aux vagues profondeurs.
Elle court à jamais les blanches prétentaines,
Au paysangélique où montent ses ardeurs,
Et, loin de la matière et des brutes laideurs,
Elle rêve l’essor aux célestes Athènes.
Ma pensée est couleur de lunes d’or lointaines.

5

Mon âme
Mon âme a la candeur d’une chose étoilée,
D’une neige de février...
Ah ! retournons au seuil de l’Enfance en allée,
Viens-t-en prier...
Ma chère, joins tes doigts et pleure et rêve et prie,
Comme tu faisais autrefoisLorsqu’en ma chambre, aux soirs, vers la Vierge fleurie
Montait ta voix.
Ah ! la fatalité d’être une âme candide
En ce monde menteur, flétri, blasé, pervers,
D’avoir une âme ainsi qu’une neige aux hivers
Que jamais ne souilla la volupté sordide !
D’avoir l’âme pareille à de la mousseline
Que manie une sœur novice de couvent,
Ou comme un luth empli des musiques du vent
Qui chante et qui frémit lesoir sur la colline !
6

D’avoir une âme douce et mystiquement tendre,
Et cependant, toujours, de tous les maux souffrir,
Dans le regret de vivre et l’effroi de mourir,
Et d’espérer, de croire... et de toujours attendre !

7

Le vaisseau d’or
Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif :
Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues ;
La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues,S’étalait à sa proue, au soleil excessif.
Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l’Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.
Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.
Que reste-t-il de lui dans latempête brève ?
Qu’est devenu mon cœur, navire déserté ?
Hélas ! Il a sombré dans l’abîme du Rêve !

8

Le jardin de l’enfance

9

Clavier d’antan
Clavier vibrant de remembrance,
J’évoque un peu des jours anciens,
Et l’Éden d’or de mon enfance
Se dresse avec les printemps siens,
Souriant de vierge espérance
Et de rêves musiciens...
Vous êtes morte tristement,
Ma muse des choses dorées,
Et c’est de vousqu’est mon tourment ;
Et c’est pour vous que sont pleurées
Au luth âpre de votre amant
Tant de musiques éplorées.

10

Devant mon berceau
En la grand’chambre ancienne aux rideaux de guipure
Où la moire est flétrie et le brocart fané,
Parmi le mobilier de deuil où je suis né
Et dont se scelle en moi l’ombre nacrée et pure ;
Avec l’obsession d’un sanglot étouffant,
Combien ma souvenance eutd’amertume en elle,
Lorsque, remémorant la douceur maternelle,
Hier, j’étais penché sur ma couche d’enfant.
Quant je n’étais qu’au seuil de ce monde mauvais,
Berceau, que n’as-tu fait pour moi tes draps funèbres ?
Ma vie est un blason sur des murs de ténèbres,
Et mes pas sont fautifs où maintenant je vais.
Ah ! que n’a-t-on tiré mon linceul de tes langes,
Et mon petit cercueil de ton bois frêle et blanc,Alors que se penchait sur ma vie, en tremblant,
Ma mère souriante avec l’essaim des anges !
11

Le regret des joujoux
Toujours je garde en moi la tristesse profonde
Qu’y grava l’amitié d’une adorable enfant,
Pour qui la mort sonna le fatal olifant,
Parce qu’elle était belle et gracieuse et blonde.
Or, depuis je me sens muré contre le monde,
Tel un prince du Nord que son Kremlin défend,...