Nouvelle

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  • Publié le : 18 mai 2010
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Ainsi soit-il, petite sœur chérie

Le portail grince sur ses gonds rouillés. L’allée principale ondoie entre les massifs d’herbes folles et les fleurs colorées et odorantes. Un saule apitoyé caresse le visiteur tardif. Les lilas n’ont plus été taillés depuis bien longtemps et leurs grappes séchées et noircies par les intempéries se dressent tristes et mornes comme des candélabres. Un seuilvétuste, six marches de pierre fendillées et moussues, voici la villa « Vatosoa », plus conçue au siècle dernier pour y vivre pendant les saisons sèches, plutôt que pour les saisons pluvieuses, de nos jours.
Rado reçoit sa clientèle dans ces deux pièces identiques, larges et spacieuses. Un escalier, à boule de verre et marches glissantes, grimpe vers le grenier qui ouvre sur les têtes rondes desazalées superbes et bourdonnantes d’abeilles.
Ici, avait habité la sœur de Rado, avec son mari et ses enfants, mais maintenant il ne reste plus que quarante-huit heures au petit docteur pour rêver un peu… Ce matin déjà, on avait vu arriver un immense bulldozer aux puissantes mâchoires ; il a commencé par dévorer le terrain des Andrianjafy, tout à côté, puis la maison de Mahefa ; il a fait tomberle gros « Ravinala » centenaire où des générations d’enfants avaient grimpé. Au soir, les hommes ont stoppé et le silence est venu comme un voile d’angoisse sur « Vatosoa » qui allait mourir le lendemain…
Avant le mariage de Rado, on avait même hébergé une femme… « Elle » avait alors vingt-deux ans et lui, un an de plus. Elle était brune naturellement, et aussi naturellement jolie. Elle n’étaitd’ailleurs que « naturelle », en tout et pour tout. Elle avait des formes rondes d’une flamande, sinueuses, et des seins comme des pommes ; son sourire était merveilleux, elle savait parler en souriant et ses yeux marrons étaient une promesse lumineuse d’instants inoubliables. Et puis, elle savait vous écouter parler. On l’appelait Ravaka. Rado s’étais mis à l’aimer.
Il n’en revient jamaisd’y penser avec tant de douceur dans le souvenir. Il ressent sur toute la surface de la peau un curieux picotement qui n’est pas plus désagréable qu’un frisson.
Quinze ans après, il rêve encore aux soirs où il venait la voir. Une fois même, il l’avait réveillée en pleine nuit, pour la simple joie de la présenter à un cousin de passage ; elle avait été si heureuse de cet orgueil puéril. C’étaitalors l’été. Le jardin crissait de la chaleur du jour ; elle était sortie pieds-nu, un peignoir jeté à la hâte sur les épaules ; les deux cousins la contemplaient éblouis, ses beaux yeux encore étourdis de rêves, et eux, soudain volubiles, pour emplir cette nuit bourrée d’étoiles.
Quand la saison avançait, il la faisait venir chez lui, au coin d’une flambée de brindilles de sapin, odorantes etcraquantes, comme l’amour qui passe… Rado avait encore au bout des doigts la douceur de sa peau, cette peau qui avait la senteur des herbes précieuses.
La vie, ensuite, l’avait détachée de lui : les études, les examens, sa vocation… Sa sœur, Safidy, l’avait conseillé ; il avait épousé une fille avec beaucoup d’argent ; tout s’était arrangé, beaucoup grâce à cette sœur bien-aimée, consciente,lucide, efficace ; elle lui avait même laissé « Vatosoa » pour s’installer. Maintenant, il ne reste plus ici que le téléphone, dérisoire, vide lui aussi, posé bêtement à même le sol.
Lorsque Rado lui téléphonait, c’était elle qui entrait dans son bureau. La mélodie de sa voix emplissait, éclatait, irradiait les murs, la fenêtre, bondissait sur le vert jaunissant des tilleuls, son visage s’imprimaitpartout, ses mains saisissaient les portes et la maison croulait de bonheur…
Rado tira derrière lui la porte vitrée qui, en se fermant, laissa tomber des écailles de peinture défraîchie. L’odeur du jardin le saisit à la gorge ; une senteur où se mêlait l’âpreté des letchis, le délicat embaumement des jacarandas qui se mouraient en croulant et l’entêtement du « Ravintsara » endormi dans sa...
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