Pensez-vous que les sources de la poésie se trouvent le plus souvent dans la souffrance ?

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  • Publié le : 8 novembre 2009
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Introduction
Le spectacle de l'existence n'est jamais totalement réjouissant ; une vie, même jalonnée de petits bonheurs, laisse la part belle aux souffrances de la déception amoureuse ou du deuil. La profusion d'émotions que de telles douleurs procurent constitue un riche terreau d'inspiration pour le poète, que celui-ci ne se prive pas de cultiver. Peut-on dire, pour autant, que les sources dela poésie se trouvent le plus souvent dans la souffrance ? En d'autres termes, les émotions douloureuses constituent-elles le matériau essentiel de l'inspiration poétique ? La souffrance est assurément un thème privilégié en poésie. Ne puise-t-elle pas cependant aussi ses sources dans l'amour de la vie et l'aspiration au bonheur ? Au fond, ne peut-on considérer qu'elle n'a d'autre origine etd'autre finalité qu'elle-même ?

I. La souffrance, thème privilégié de la poésie
1. Du mythe d'Orphée à l'élégie
La poésie occidentale trouve ses racines dans la culture grecque. C'est ainsi que le genre lyrique vient de ce que les poètes de l'Antiquité s'accompagnaient d'une lyre pour déclamer ou chanter leurs poèmes. Par extension, l'adjectif « lyrique » renvoie métaphoriquement au « chant » del'âme, c'est-à-dire à l'expression des sentiments. La mythologie semble d'ailleurs associer la poésie à l'expression de la souffrance : Orphée, premier poète de l'humanité, est célèbre pour avoir chanté inlassablement sa douleur d'avoir perdu par deux fois Eurydice. Ainsi, l'amour malheureux et la mort semblent être des thèmes fondateurs de l'inspiration poétique, au point que l'élégie constitueun genre à part entière dans la poésie des Anciens. Cette forme d'expression nourrit largement la poésie des siècles suivants, sous les formes les plus diverses. Ainsi, les dernières œuvres de Ronsard sont-elles hantées par la douleur du temps qui fuit et la peur de la mort : « Je n'ai plus que les os, un squelette je semble », écrit-il dans ses Derniers vers. De même, Lamartine, dans sesMéditations poétiques, pleure, en écho à Orphée, l'être aimé à jamais perdu, et se révolte contre la fuite du temps : « Ô, Temps, suspends ton vol ! » La poésie paraît de fait la mieux à même de rendre compte, par la sublimation, de l'expérience individuelle de nos faiblesses et de notre finitude d'hommes. La souffrance, cependant, peut avoir des causes plus contingentes, liées au mal-être individuel dansun siècle en pleine mutation.

2. Poésie : expression d'un mal-être individuel
C'est ainsi que le XIXe siècle a enfanté des poètes en proie à une angoisse profonde et indicible. À une époque où, avec le romantisme, le Moi devient objet d'étude quasi exclusif, le poète est porté à chercher les sources de son inspiration dans l'examen de ses tourments intérieurs, dont il rend compte sous la formede paysages parfois cauchemardesques (Baudelaire, « Causerie », in Les Fleurs du mal). Là encore, le genre poétique paraît le mieux placé pour faire ressentir l'ineffable mal-être, dont Musset cherche à comprendre les causes dans « Nuit de Mai » : « Qu'ai-je donc en moi qui s'agite ?/ Pourquoi mon cœur bat-il si vite ? » L'expression de la souffrance prend la forme d'un questionnement existentiel; il ne s'agit plus de réfléchir sur la place de l'homme dans la vie, mais sur la raison d'être de sa propre existence au monde. Dès lors, l'écriture poétique devient un reflet de la tentation de la mort, tentation présente ou passée (Rimbaud, Une saison en enfer : « Je disais adieu au monde… »). L'élégie prend alors la forme d'une expérience paradoxale et féconde : dire par la poésie son désirde mourir, c'est dans le temps même de son énonciation, dénier ce désir (Théophile Gautier, « Le Pin des Landes » : « Il faut qu'il [le poète] ait au cœur une entaille profonde/Pour épancher ses vers, divines larmes d'or ! »). Cette « entaille » n'est cependant pas uniquement causée par un malheur individuel : le poète, « bouche d'ombre », peut exprimer et dénoncer les blessures de tout un...
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