Personnages de britannicus

Britannicus, s’il donne son titre à la pièce, est le personnage le moins fouillé psychologiquement, car les événements qui l'assaillent font de lui l'objet de tourments insurmontables : l'enlèvement de Junie, son seul réconfort après avoir été écarté du trône par l'adoption de Néron, le place désormais face à trois problèmes majeurs :
- il peut encore apparaître comme un héritier potentiel, ilest donc un rival politique de Néron ;
- puisque Néron tombe amoureux de Junie, il devient rival sentimental, d'autant qu'il est aimé réciproquement par Junie ;
- il est protégé par Agrippine (qui assure ses arrières), constituant donc l'objet de l'irritation d'un Néron exaspéré par sa mère.
Racine fait de Britannicus un jeune homme vertueux, n'approfondissant pas davantage son caractère dufait de son trop jeune âge dans sa pièce, dix-sept ans : «L'âge de Britannicus était si connu, qu'il ne m'a pas été permis de le représenter autrement que comme un jeune prince qui avait beaucoup de coeur, beaucoup d'amour et beaucoup de franchise, qualités ordinaires d'un jeune homme».

Junie est, Racine prend plaisir à l’avouer, «un personnage inventé». Il faut entendre que son rôle auprès deBritannicus et de Néron est pure fiction puisqu'il existait bien une Junia Calvina, de la famille d'Auguste. Mais, s’il est le seul qui déroge à l'Histoire, il est aussi le seul qui structure la pièce d'une façon racinienne en introduisant un conflit passionnel dans les rapports de force en présence. La passion de Néron pour Junie, amoureuse de Britannicus, est à l'origine de la tragédie et c’estson enlèvement qui déclenche l'action dramatique. L'enjeu politique n'est pas écarté. Il reste central. Si Néron se décide à empoisonner Britannicus, c'est, bien sûr, pour supprimer un rival qui, avec les intrigues d'Agrippine, pouvait toujours revendiquer le pouvoir qui lui avait été illégalement dérobé. Mais, une fois l'Histoire servie, Racine hausse le débat au niveau des passions tragiques. Ledeuxième acte presque en entier, de la scène 2 à la scène 8, n'est consacré qu'aux rapports amoureux entre Britannicus, Néron et Junie. La conclusion que tire Néron annonce le dénouement :
«Elle aime mon rival, je ne puis l'ignorer
Mais je mettrai ma joie à le désespérer.»

Narcisse : Il est, comme Burrhus, gouverneur du jeune Néron. Mais ses origines sont bien différentes : il nevient pas de ces légions où s'est conservé le sens de la vertu morale, il est le produit même d'une cour corrompue, Il représente, comme Pallas, ces affranchis qui édifient une fortune sur la flatterie et le crime avant de devenir les détenteurs occultes du véritable poivoir. Selon Tacite, Narcisse était le confident favori de Néron parce qu'il avait, traduit Racine, «une conformité merveilleuse avecles vices du prince encore cachés». Tel est bien le personnage de la tragédie. Il est empressé et bas, habile à présenter l'assouvissement d'un caprice (l'enlèvement de Junie) comme un grand acte politique capable d'assurer à Néron l'obéissance de tous les Romains. En Néron, il flatte le goût croissant de l'indépendance, la vanité masculine («Commandez qu'on vous aime et vous serez aimé»), lavanité d'histrion. Ce vil talent s'étale admirablement dans le discours qu’il tient pour arracher à Néron la mort de Britannicus (IV, 4) ; tout son art consiste à susciter en
Néron le sentiment que cette nouvelle concession fait de lui une dupe. La peur, la jalousie ne suffisant pas à ébranler l'empereur, il touche enfin un point sensible : l'amour-propre de Néron qui va passer pour un enfant asservià sa mère, attaché aux fluctuations de l'opinion publique, lié par ses ministres. Et le trait de génie du mauvais conseiller n'est pas de découvrir, pour argument décisif, une considération de haute morale ou de grande politique, mais de prendre Néron par son petit côté : supportera-t-il longtemps encore que ses maîtres fassent courir le bruit qu'il est apte seulement à se produire au théâtre...
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