Pessoa et la pensée

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  • Publié le : 19 octobre 2008
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Pessoa


Fernando Pessoa : Le Gardeur de troupeaux

Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau ce sont mes pensées
et mes pensées sont toutes des sensations.
Je pense avec les yeux et avec les oreilles
et avec les mains et avec les pieds
et avec le nez et avec la bouche.

Penser une fleur c'est la voir et la respirer
et manger un fruit c'est en savoir le sens.

C'est pourquoilorsque par un jour de chaleur
je me sens triste d'en jouir à ce point,
et couche de tout mon long dans l'herbe,
et ferme mes yeux brûlants,
je sens tout mon corps couché dans la réalité,
je sais la vérité et je suis heureux.


Cela me fait penser que penser, c'est découper le réel en morceaux pour ramener ces morceaux au connu. « On ne voit que ce qu’on reconnaît » disait Finkelkraut à Cdans l’air. Le connu est stocké dans la mémoire et la mémoire, qui est un processus matériel, est à dimension finie parce que son support, qui est une région du cerveau, est à dimension finie.
Penser un arbre c'est l'étiqueter, c'est dire "c'est un chêne". C'est le ramener à un paquet de références contenues dans le support matériel de la mémoire.
Mais quel est le lien, la relation, la passerelleentre l'étiquette - aussi sophistiquée soit-elle - et l'arbre ? A un certain niveau l'étiquetage est pertinent. Il me permet de faire des choses de
l'arbre. Le couper, le scier, le débiter en planche, le brûler etc.
Ici le connu est pertinent. Mais la question n'est plus là. Suis-je en relation réelle avec l'arbre si je me borne à l'étiqueter et à ne plus considérer que l'étiquette ? Quand j'aidis "c'est un chêne", suis-je encore présent à l'arbre ? Non bien entendu. Dès que j'ai dis cela je
deviens présent à l'image que j'ai de l'arbre. Et cette image, elle, n'a rien de vivant. C'est bel et bien une chose morte, exsangue et froide qui ne mène à aucun renouveau, comme seule la mort "vide", sait l'être.
Et puisque que moi, occidental moyen, bourré de savoir, persuadé que tout peut etdoit se penser, persuadé que ma philosophie qui n'est en tout et pour tout qu'une façon de penser, peut me permettre d'accéder à un mode de vie humainement satisfaisant, je pense tout, je suis coupé de tout ce qui est vivant.
Et, étant replié dans mon monde de mémoire des choses, mon monde d'images du vivant, je tends, invariablement, quoi que je fasse, quelles que soient mes idées, mesnouvelles théories ou mon nouveau credo, à installer, à matérialiser ce dont je suis pétris: la mort, la destruction, la désertification. Nous sommes les agents de la désertification. Partout où se pose notre patte, le désert tend à prendre le pas sur la vie. Tout le montre, tout le crie. C’est le hurlement muet de Pessoa.
Nous avons perdu le contact avec notre propre vie profonde et de ce fait noussommes des centres de misère. La pensée, ce mécanisme trivial, mort et froid, a pris le pas sur tout. Si je ne suis plus capable de me relier à un arbre, à la vie qui l'habite et qui doit faire écho à la mienne, je suis un centre de destruction. Et peu importe pour cela que ma pensée crie "Dieu" ou pas.


En veilleuse.

À la veille de ne jamais partir
du moins n'est-il besoin de faire sa valiseou de jeter des plans sur le papier,
avec tout le cortège involontaire des oublis
pour le départ encore disponible du lendemain.
Le seul travail, c'est de ne rien faire
à la veille de ne jamais partir.
Quel grand repos de n'avoir même pas de quoi avoir à se reposer !
Grande tranquillité, pour qui ne sait même pas hausser les épaules
devant tout cela, d'avoir pensé le tout
et d'avoir depropos délibéré atteint le rien.
Grande joie de n'avoir pas besoin d'être joyeux,
ainsi qu'une occasion retournée à l'envers.
Que de fois il m'advient de vivre
de la vie végétative de la pensée !
Tout les jours, sine linea,
repos, oui repos...
Grande tranquillité...
Quelle paix, après tant de voyages, physiques et psychiques !
Quel plaisir de regarder les bagages comme si l'on fixait le...