Peut on penser sans prejuger

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  • Publié le : 20 octobre 2011
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Dans notre culture imprégnée du siècle des Lumières, les préjugés ont mauvaise presse. C’est pourquoi on invite chacun à penser sans préjuger. Est-ce possible ?
En effet, si préjuger c’est juger avant d’avoir examiné, il semble évident que qui pense, c’est-à-dire réfléchit ou examine avant de juger, doit le faire sans préjuger.
Pourtant, il est non moins clair qu’il n’est pas possible de toutexaminer, de réfléchir à tout, travail infini, pour pouvoir juger, de sorte qu’il ne serait pas possible de penser sans préjuger.
Dès lors, on peut se demander s’il est possible de penser sans préjuger et sinon comment penser à partir de préjuger.

Préjuger, c’est juger sans examen. C’est donc répéter ce qu’on a appris enfant. C’est aussi répéter ce qu’on dit, parce que tout le monde le répète.Une expression veut qu’on commence un tel propos en disant, « comme on dit… ». Bref, il y a une incompatibilité entre préjuger et penser en ce sens que penser suppose au contraire d’examiner ce qu’on prétend affirmer. Or, un examen peut être fait partiellement. Dès lors, penser repose sur le fait de préjuger, ce qui contamine la pensée et l’annihile.
C’est pourquoi on peut tenter de déracinertous les préjugés. Pour ce faire, on peut à l’instar de Descartes dans le Discours de la méthode (1637), user du doute méthodique. Il consiste à considérer comme faux tout ce qui est simplement douteux afin de chercher s’il y a au moins un principe vrai qui guide la pensée. Le doute méthodique permet de tout examiner sans examiner tout en détail. Il suffit de rejeter en général ce qui paraîtdouteux. Bref, le doute méthodique permet de découvrir si oui ou non on peut se débarrasser des préjugés, sans préjuger qu’il faut les rejeter.
Aussi Descartes est-il amené à rejeter, parce que douteux, le témoignage des sens, l’exercice de la raison voire l’existence des choses hors de nous. Un tel doute ne laisse rien hors de lui et comme il n’affirme rien de façon définitive, son exercice consiste àpenser sans préjuger. Alain disait dans un de ses Propos (daté du 5 mai 1931) que « Le doute est le sel de l’esprit ». Et ce qu’il affirme finalement, à savoir la vérité du « je pense donc je suis » n’est rien d’autre que la condition de l’exercice du doute. C’est pourquoi il s’agit d’un premier principe et non d’un préjugé sur lequel il est possible de s’appuyer.
Toutefois, le doute méthodique al’inconvénient d’être général. Rejeter le témoignage des sens ou les raisonnements ne me permet pas de déraciner chacun des préjugés. Il faut donc les discuter un par un. De plus, encore faut-il que la discussion soit sérieuse. Or en réfléchissant seul, ne vais-je pas me duper moi-même ? Dès lors, pour penser sans préjuger, ne faut-il pas dialoguer, c’est-à-dire interroger les autres ?

Lepréjugé, c’est ce qu’on n’a pas examiné mais qu’on affirme sans même y penser. C’est pour cela que préjuger n’est jamais aperçu de celui qui préjuge. Il lui faut donc un autre ou d’autres pour découvrir qu’il préjuge. C’est ainsi que le voyage en nous faisant découvrir d’autres mœurs, nous amène à voir en quoi les nôtres reposent sur des préjugés comme Descartes l’indique pour lui-même dans lapremière partie du Discours de la méthode. Bref, il nous fait réfléchir. Il en va de même de ce que les autres affirment et qui diffèrent de ce que nous affirmons. Mais cela suffit-il pour ne pas préjuger ? Est-ce la condition de l’exercice de la pensée ?
C’est que pour ne pas préjuger, il faut reconnaître son ignorance. Or, ce n’est pas évident puisque qui ignore, ignore qu’il est ignorant. On le voitavec le Socrate de Platon. Il lui fait dire dans son Apologie qu’à la réponse de l’oracle de Delphes selon laquelle il était l’homme le plus sage, Socrate en vint à s’interroger sur le sens de la parole du Dieu Apollon. Ne se pensant pas sage mais le dieu étant véridique pourquoi le désigner lui ? C’est pour comprendre cette énigme qu’il va interroger tous ceux qui passent pour sages aux yeux...
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