Peut-on reprocher à une oeuvre d'art de ne rien vouloir dire ?

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  • Publié le : 12 novembre 2009
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Introduction

Si l'on nous montre côte à côte un tableau et le chiffon sur lequel le peintre a essuyé ses pinceaux, nous saurons sans peine dire lequel des deux est une œuvre d'art, La toûe se distingue du chiffon parce que les couleurs et les formes qui y sont déposées ont une unité interne, une cohérence qui « veulent dire quelque chose ». Aussi sommes-nous tentés, face à des œuvresdéroutantes, de les disqualifier en leur reprochant de « ne rien vouloir dire ». Mais ce critère est-il vraiment pertinent pour le jugement esthétique ? Que voulons-nous dire en affirmant qu'une œuvre d'art doit vouloir dire quelque chose? Son silence ne peut-il pas au contraire être un attribut essentiel de l'art?

I. L'œuvre d'art doit nous dire quelque chose

Kant a bien montré que notre jugement surl'art ne relève ni du simple plaisir ni de la compétence technique mais d'une satisfaction esthétique, fruit du libre jeu des facultés de l'esprit. Il semble qu'une des règles élémentaires de ce jeu soit la présence d'un sens qui nous permet de percevoir l'œuvre d'art en tant que telle.
* L'œuvre d'art se distingue des objets naturels
D'un caillou on peut seulement dire qu'il est là dansl'espace ; un outil ne prend sens qu'à travers sa fonction ; l'œuvre d'art, elle, procède d'une intention et manifeste un sens. Elle doit « vouloir dire » quelque chose en un double sens.
a. Elle témoigne d'une volonté d'expression de la part de l'artiste. Baudelaire montre que ce dernier se distingue du simple rêveur en donnant une forme concrète à la perception des « correspondances ».
b. Elle prendpour nous un sens particulier en fonction des émotions qu'elle suscite ou de la méditation qu'elle appelle; le travail du critique consiste en une navette permanente entre le sens exprimé et le sens perçu.
* L'œuvre d'art peut véhiculer un « message »
Le sens exprimé par l'œuvre d'art peut même vouloir être très explicite et ne laisser au public qu'une interprétation possible, ou du moinsdélivrer un message principal. C'est le cas de toutes les formes d'art « engagé ». Dans cette conception, l'art qui « ne voudrait rien dire » constituerait une trahison ou une lâcheté : l'artiste ne doit pas s'imaginer qu'il n'appartient à aucun camp politique ou à aucune classe sociale, ou que son art n'a aucun impact dans ces domaines.
* Le cas de l'absurde
Face à cette volonté de sens, à cette idéeque l'art aurait le devoir politique ou moral de « dire quelque chose », on pourrait rappeler qu'au xxe siècle Beckett et le surréalisme ont pu défendre le projet d'un art qui ne craindrait pas l'absurde, le non-sens. Mais on constate que les plus réussies des œuvres de cette mouvance ne font que feindre leur caractère fortuit, ou alors que le choix de l'absurde veut lui-même dire quelque chose,par exemple sur la perte du sens dans les sociétés modernes : c'est le cas de Rhinocéros de Ionesco.

II Sois belle et tais-toi !

On peut toutefois se demander si ce critère est réellement pertinent et s'il est légitime de reprocher à une œuvre d'art de ne vouloir rien dire : cela ne signifierait-il pas que l'on réduit l'art à un moyen de communication ?
* Le jugement de goût est formel
Onpeut tout d'abord rappeler la distinction établie par Kant entre beauté adhérente et beauté libre : dans le premier cas on se réfère à une idée ou à un modèle pour juger l'œuvre d'art ; elle doit alors vouloir dire quelque chose. Dans le second cas au contraire, le critère d'appréciation est purement formel et s'appuie seulement sur une impression d'harmonie et de mesure, par exemple lorsque nousadmirons les motifs de la frise d'une fresque ou les coloris d'un tableau non figuratif.
* L'art pour l'art
Cette idée de liberté et de beauté formelle trouve une expression particulière à la fin du xixe siècle dans le mouvement des « parnassiens » autour de Leconte de Lisle : pour lui, l'art doit être cultivé pour lui-même par une recherche de la plus grande pureté formelle et non pour «...