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  • Publié le : 3 mai 2010
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Introduction
Tout ce qui vit a des besoins, si tant est que vivre, ce n'est pas être autosuffisant, mais au contraire dépendre, pour sa propre survie, d'un milieu extérieur : la plante a besoin d'eau et de lumière ; l'animal de manger, de boire et de dormir. De ce point de vue, l'homme ne saurait faire exception ni constituer ce que Spinoza nommait « un empire dans un empire » : parce qu'il vit,l'homme connaît la pression du besoin et la nécessité vitale de sa satisfaction. Seulement, parce qu'il est doté de conscience et capable de se représenter lui-même, l'homme n'est pas qu'un être de besoins, c'est aussi et peut-être surtout un être de désirs. Le désir se distingue du besoin en ceci qu'il n'est pas issu de notre seule nature d'êtres vivants ; par conséquent, sa non-satisfactionn'entraîne pas nécessairement la mort. Pourtant, le désir a ceci de commun avec le besoin qu'il s'éprouve comme un manque : je désire par définition ce que je n'ai pas, tout comme j'ai besoin de ce qui me fait défaut. Or tout manque se traduit par une souffrance, celle-là même qui nous pousse à le combler, c'est-à-dire à le satisfaire, en sorte que la douleur semble être le symptôme du désir lui-même: nous savons que nous désirons quelque chose quand nous souffrons de ne le point posséder. Aussi la cause semble d'emblée entendue : on ne peut désirer sans souffrir.
Mais si tout désir s'accompagne nécessairement de douleur, et d'une douleur plus grande à mesure qu'il est plus vif, alors il devrait s'ensuivre qu'une vie sans désir fût la seule vie véritablement heureuse ; mais il y a làquelque chose que le simple bon sens, et l'expérience la plus quotidienne, refusent d'admettre. Il peut certes bien arriver qu'un amoureux éconduit, emporté par sa souffrance, jure de ne plus aimer ; mais pourquoi ne tient-il jamais parole ? Sans doute sa douleur présente lui fait-elle oublier à quel point il avait été heureux d'aimer, avant que d'être repoussé, à quel point aussi il se sentait vivantet libre lorsqu'il était animé par son désir même. Ainsi, placer exclusivement le désir sous le signe du manque, et donc de la douleur, c'est oublier qu'il est aussi promesse d'une satisfaction heureuse autant que plaisante, si tant est qu'un désir comblé est source de plaisir véritable en sorte que la question effectivement se pose : peut-on désirer sans souffrir ? En d'autres termes, le désircomme promesse d'une satisfaction qui nous pousse en avant n'est-il pas en lui-même plaisant, n'est-il pas aussi ce qui nous donne à éprouver, de l'intérieur de nous, notre propre vitalité ? La question est finalement bien la suivante : du fait que le désir peut nous faire souffrir, peut-on en conclure qu'il nous fait souffrir nécessairement ? Sans doute faudra-t-il commencer, pour répondre à cetteinterrogation, par élucider la nature du désir même, et d'abord en le différenciant du besoin, et ce n'est qu'ensuite que nous pourrons décider si l'expérience de la souffrance lui est toujours conjointe.

I. Tous les désirs engendrent-ils de la souffrance ?
Admettre que désirer engendre nécessairement de la souffrance, c'est d'emblée considérer que le désir est un concept univoque, ce qui estrien moins que certain. Selon la doctrine épicurienne en effet, si tous les plaisirs se valent et sont insusceptibles de quantité (il n'y a pas de plaisir plus plaisant qu'un autre) ; les désirs en revanche sont qualitativement différenciés, en sorte que le sage est celui qui opère un tri parmi ses appétits. Il faut en effet, nous dit Épicure, distinguer les désirs naturels et nécessaires (boirelorsque l'on a soif, manger lorsque l'on a faim) des désirs naturels mais non nécessaires (manger des mets savoureux, profiter d'un lit confortable), et surtout des désirs non naturels et non nécessaires (vouloir la gloire, le pouvoir ou la fortune). Les premiers sont en eux-mêmes bons, parce qu'ils sont faciles à satisfaire et engendrent un plaisir sans cesse renouvelé ; les seconds sont...
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