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  • Publié le : 22 mars 2011
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Les avatars de quelques termes philosophiques occidentaux dans la langue chinoise
Michael Lackner1

Il existe en Chine une plaisanterie déjà un peu usée selon laquelle un vieil ouvrier agricole, fatigué des éternelles campagnes politiques et des discussions, s'exclame : « J'entends toujours parler du cheval qui peut penser. Le cheval qui peut penser, à quoi ça sert ? Le cheval peut penser, lebœuf peut penser aussi. Où est la différence ? » Notre bonhomme est victime de sa langue maternelle : le nom de famille de Karl Marx est
1 Michael Lackner est Professeur suppléant de Langue et civilisation chinoises à l'Université de Genève (Faculté des Lettres, Département de Langues et littératures méditerranéennes, slaves et orientales, CH-1211, Genève 4). Le présent article est en partie basésur quelques hypothèses développées dans « War Zhu Xi ein Hegel avant la lettre ? », Internationales Asienforum, 1990, 3 4 , p. 39-53. Il n'aurait pu être écrit sans l'appui de plusieurs collègues que je tiens à remercier. Viviane Alleton m'a permis d'en présenter les principales hypothèses lors d'une conférence dans le cadre du Centre d'Études Comparatives du Monde Chinois/EHESS. Françoise Aubins'est chargée avec beaucoup de soin de la transposition de la forme essentiellement orale de ce texte dans sa forme écrite. Ce faisant, elle a aussi clarifié des idées insuffisamment élaborées auparavant. Qu'elle en soit particulièrement remerciée. C'est grâce à Etienne François et Jean-François Billeter que je ne me suis pas perdu dans les confusions d'un transfert linguistique à triple sens(chinois -allemand-français).

Études chinoises, vol. XII, n° 2, automne 1993

Michael Lackner rendu en chinois par « Makesi », ce qui peut se traduire, si l'on veut, par « le cheval peut penser »2. Dans cet article, je voudrais faire état de certains problèmes posés par la traduction de termes philosophiques en Chine, un sujet qui me semble assez négligé dans les travaux sur l'histoireintellectuelle contemporaine. Les néologismes révèlent, au moins partiellement, le processus d'appropriation de la pensée occidentale par les Chinois. Ils révèlent, en même temps, l'idée nouvelle que les Chinois se sont faite d'eux-mêmes. C'est à cette idée que je vais m'intéresser ici. En Chine, la majeure partie des traductions de textes philosophiques a été effectuée par des gens qui se considèrentcomme des philosophes. L'image que ces derniers ont d'eux-mêmes est largement due à la bipartition de la philosophie en ce pays : d'un côté, la philosophie chinoise et, de l'autre, la philosophie occidentale. Avant d'aborder les problèmes de terminologie, il faut porter l'attention sur un phénomène qu'on peut appeler « la construction de la philosophie chinoise », car c'est en le prenant comme pointde départ qu'on peut rendre justice aux efforts des traducteurs contemporains en Chine. L'attitude de la Chine envers l'Occident est restée, jusqu'à nos jours, en beaucoup de domaines ce que Joseph Levenson a décrit, il y a plus de vingt-cinq ans, comme un « face à face étemel ». La division entre les catégories de vue « intérieure » et « extérieure » (nei-wai), qui oppose la tradition chinoise àl'apport occidental, est extrêmement lourde de conséquences : ainsi il existe une « médecine chinoise » face à la médecine occidentale, des « sciences chinoises » et, qui plus est, une «philosophie chinoise », de sorte que, dans chaque université en Chine, le département de philosophie comporte une section de « philosophie chinoise » (Zhongguo zhexue). Cette expression repose sur l'idée que lapensée chinoise est à la fois indépendante de la tradition européenne et qu'elle s'en distingue de manière essentielle ; et elle postule implicitement que la philosophie chinoise est égale, voire supérieure à la pensée
2 Voir aussi mon article « Ist weiter auch besser ? Warum Chinesen westliche Begriffe so schwer verstehen ? », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 16 août 1989, p. 3, traduction...
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