Propos

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  • Publié le : 1 mai 2011
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Un après-midi d’été, je me retrouve devant le portail d’une maison, à Argenteuil, dans le Val-d’Oise. Oscar Brenifier m’attend au dernier étage. Il fait une chaleur intense dans ce bureau qui pourrait être une caverne s’il n’était aménagé sous les combles. C’est un grand monsieur à lunettes, plutôt jovial. Mais je m’aperçois très vite de la rigueur un peu sévère de sa pensée. Pourtant je ne medoute pas encore de la mise à l’épreuve intellectuelle que je m’apprête à vivre. Je m’installe face à lui et la consultation commence.

« Quelle est votre question ? »
« Comment trouver la bonne distance avec mes parents ? »
Il répète mes mots et note tout.

« Alors, il nous faut d’abord éclaircir les éléments de la question. Que signifie “la bonne distance” ? Je n’attends pas de vous quevous me répondiez cinquante mille choses. Je veux que vous définissiez précisément ce que vous entendez comme bonne distance, dans l’absolu, en sortant du contexte de votre question. »
J’ai du mal à me concentrer. Mais je me risque, timidement :
« Une distance raisonnable… ?
- Non ce n’est pas assez précis. Méfions-nous des concepts sans intuition, selon la formule de Kant.
- Un équilibreentre l’autorité et la liberté.
- Voilà, là, on avance. Mais où sont passés vos parents là-dedans ?
- Un équilibre entre l’autorité que mes parents exercent sur moi et ma capacité à être libre.
- J’en déduis que, pour vous, la liberté, c’est la capacité de vous émanciper de vos parents ?
- Oui, c’est ça. »

Je ne comprends pas très bien ce qui se passe. Seulement que le raisonnementprogresse, par la grâce mystérieuse d’une dialectique qui me paraissait jusque-là réservée à la théorie. Maintenant, je suis complètement concentrée, et je prends mon temps pour répondre le mieux possible aux questions posées.

« Donc, reformulez ce que vous entendiez au départ par “bonne distance”.
- L’équilibre entre l’autorité et l’émancipation.
- Comment s’articule le problème entre cetteautorité et cette émancipation ?
- Mon problème est de savoir quelle valeur je dois attribuer à l’autorité de mes parents.
- Et l’émancipation dans tout ça ? »

Oscar Brenifier est exigeant. La tension monte. Je réalise que, pour avancer, tout doit venir de moi.

« Ce serait la possibilité de vivre avec l’autorité, sans qu’elle soit gênante.
- Et pourquoi serait-elle gênante ?
- Parceque je n’arrive pas à faire avec.
- Bon, alors reprenons. Quelle valeur accorder à l’autorité des parents ?
- Une valeur morale ?
- Cette valeur morale est-elle contestable ?
- Je ne sais pas. Elle doit pouvoir l’être.
- Non, vous devez répondre vraiment. Cette valeur morale est-elle contestable, oui ou non ? »

Est-ce la chaleur, l’intense effort de concentration, l’inhabituelleconfrontation avec un interlocuteur attentif au moindre de mes mots ? Je sens subitement les larmes monter. Je crois que je suis au cœur de mon problème, sans même avoir raconté la moindre anecdote personnelle ou le moindre souvenir douloureux. Je n’avais jamais éprouvé de sentiment comparable ailleurs qu’en séance d’analyse. Le temps de sécher mes larmes, de reprendre le fil de ma pensée, et nousenchaînons :

« Donc, cette valeur morale est-elle contestable ?
- Je n’arrive pas à la contester.
- Mais pourquoi vouloir la contester ?
- Parce qu’elle me pèse.
- Mais d’après vous, peut-on vivre sans poids ?
-J’aimerais bien.
- Ce n’est pas une réponse. Je reprends : peut-on vivre sans poids ? »

L’exigence d’une pensée rigoureuse ne peut supporter le moindre compromis. Jepoursuis mon effort, péniblement. C’est à ce rythme, cadencé, sans pause que, progressivement, le philosophe va me conduire à l’essentiel.

« Bien. Alors, cet équilibre, il est à trouver entre vos parents et vous, ou entre vous et vous-même ? »
Je rechigne à répondre mais finis par concéder :
« Entre moi et moi-même.
- En effet. Car si vous saviez vous émanciper, le problème de vos parents se...
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