Qu'est-ce qu'un fait social ?

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  • Publié le : 2 juillet 2011
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QU'EST-CE
QU'UN FAIT SOCIAL ?
.
Avant de chercher quelle est la méthode qui convient à l'étude des faits sociaux, il importe de savoir
quels sont les faits que l'on appelle ainsi.
La question est d'autant plus nécessaire que l'on se sert de cette qualification sans beaucoup de
précision. On l'emploie couramment pour désigner à peu près tous les phénomènes qui se passent à
l'intérieur dela société, pour peu qu'ils présentent, avec une certaine généralité, quelque intérêt social.
Mais, à ce compte, il n'y a, pour ainsi dire, pas d'événements humains qui ne puissent être appelés sociaux.
Chaque individu boit, dort, mange, raisonne et la société a tout intérêt à ce que ces fonctions s'exercent
régulièrement. Si donc ces faits étaient sociaux, la sociologie n'aurait pas d'objet quilui fût propre, et son
domaine se confondrait avec celui de la biologie et de la psychologie.
Mais, en réalité, il y a dans toute société un groupe déterminé de phénomènes qui se distinguent par
des caractères tranchés de ceux qu'étudient les autres sciences de la nature.
Quand je m'acquitte de ma tâche de frère, d'époux ou de citoyen, quand j'exécute les engagements que
j'ai contractés, jeremplis des devoirs qui sont définis, en dehors de moi et de mes actes, dans le droit et
dans les moeurs. Alors même qu'ils sont d'accord avec mes sentiments propres et que j'en sens
intérieurement la réalité, celle-ci ne laisse pas d'être objective ; car ce n'est pas moi qui les ai faits, mais je
les ai reçus par l'éducation. Que de fois, d'ailleurs, il arrive que nous ignorons le détail desobligations qui
nous incombent et que, pour les connaître il nous faut consulter le Code et ses interprètes autorisés ! De
même, les croyances et les pratiques de sa vie religieuse, le fidèle les a trouvées toutes faites en naissant ;
si elles existaient avant lui, c'est qu'elles existent en dehors de lui. Le système de signes dont je me sers
pour exprimer ma pensée, le système de monnaies quej'emploie pour payer mes dettes, les instruments de
crédit que j'utilise dans mes relations commerciales, les pratiques suivies dans ma profession, etc., etc.,
fonctionnent indépendamment des usages que j'en fais. Qu'on prenne les uns après les autres tous les
membres dont est composée la société, ce qui précède pourra être répété à propos de chacun d'eux. Voilà
donc des manières d'agir, depenser et de sentir qui présentent cette remarquable propriété qu'elles existent
en dehors des consciences individuelles.
Émile Durkheim (1894), Les règles de la méthode sociologique 19 de 80
Non seulement ces types de conduite ou de pensée sont extérieurs à l'individu, mais ils sont doués
d'une puissance impérative et coercitive en vertu de laquelle ils s'imposent à lui, qu'il le veuille ounon.
Sans doute, quand je m'y conforme de mon plein gré, cette coercition ne se fait pas ou se fait peu sentir,
étant inutile. Mais elle n'en est pas moins un caractère intrinsèque de ces faits, et la preuve, c'est qu'elle
s'affirme dès que je tente de résister. Si j'essaye de violer les règles du droit, elles réagissent contre moi de
manière à empêcher mon acte s'il en est temps, ou à l'annuleret à le rétablir sous sa forme normale s'il est
accompli et réparable, ou à me le faire expier s'il ne peut être réparé autrement. S'agit-il de maximes
purement morales ? La conscience publique contient tout acte qui les offense par la surveillance qu'elle
exerce sur la conduite des citoyens et les peines spéciales dont elle dispose. Dans d'autres cas, la contrainte
est moins violente ; ellene laisse pas d'exister. Si je ne me soumets pas aux conventions du monde, si, en
m'habillant, je ne tiens aucun compte des usages suivis dans mon pays et dans ma classe, le rire que je
provoque, l'éloignement où l'on me tient, produisent, quoique d'une manière plus atténuée, les mêmes
effets qu'une peine proprement dite. Ailleurs, la contrainte, pour n'être qu'indirecte, n'en est pas moins...
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