Rabelais

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  • Publié le : 7 juin 2010
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Le partage des savoirs et la figure d’Epistémon,
de François Rabelais à Cornélius Castoriadis.
Georges Bertin.

« L’esprit humain est exposé aux plus surprenantes injonctions, sans cesse il a peur de lui-même » Georges Bataille, L’Erotisme, Minuit, 1957.
François Rabelais (1494?-1553).
Il y a quatre cent cinquante cinq ans cessait le rire de François Rabelais. Et « pour ce que rire est lepropre de l’homme », il est intéressant, au moment où cette rencontre questionne le « partage des savoirs », de nous interroger ensemble sur une des figures qui pour être annexe à l’un de ses héros, sans doute moins traditionnellement connus que Gargantua, Pantagruel ou Panurge, mais dont le nom EPISTEMON signifie précisément « celui qui sait, qui est instruit, qui a de l’expérience ». Rabelaisutilise là ce que l’on a appelé un procédé anthroponymique pour désigner un phénomène. Cette figure nous semble de fait révélatrice de la rupture qu’engendre tout rapport au savoir en même temps qu’elle interroge la scolastique dont notre époque est loin d’être libérée, y compris au cœur de la cité savante.
« Ainsi donc comme ilz cherchoient, ils le trouvèrent tout roide mort, et sa teste entre sesbras toute sanglante. Lors Eusthenes s'écria : «Ha ! male mort, nous as tu tollu le plus parfaict des hommes !» A laquelle voix se leva Pantagruel, au plus grand deuil qu'on vit jamais au monde. Et dist à Panurge : «Ha ! mon amy, l'auspice de vos deux verres et du fust de javeline estoit bien par trop fallace !» Mais Paiiurge dist : «Enfans, ne pleurez goutte, il est encores tout chault, je vousle gueriray aussi sain qu'il fut jamais». Ce disant print la teste, et la tint sur sa braguette chauldement, afin qu'elle ne print vent. Eusthenes et Carpalim portèrent le corps au lieu où ilz avoient banqueté, non par espoir que jamais guerist, mais afin que Pantagruel le vist. Toutesfois, Panurge les reconfortoit, disant : «Si je ne le guerys, je veulx perdre la teste (qui est le gaigé d'un fol); laissez ces pleurs et me aidez». Adonc, nettoya très bien de beau vin. blanc le col, et puis la teste, et y synapisa de pouldre de diamerdis, qu'il portoit tousjours en une de ses fasques ; après les oignit de je ne sçay quel oignement : et les afusta justement vene contre vene, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle, afin qu'il ne fust tortycolly, car telles gens il haissoit de mort. Cefaict, luy fit à l'entour quinze ou seize points d'agueille, afin qu'elle ne tombast de rechief ; puis mit à l'entour un peu d'un unguent qu'il appeloit resuscitatif.
Soudain Epistemon commença respirer, puis ouvrir les yeulx, puis baisler, puis esternuer, puis fit un gros pet de mesnage. Dont dist Panurge : «A ceste heure est il guery asseurement». Et luy bailla à boire un verre d'un grand villainvin blanc, avec une roustie sucrée. En ceste façon fut Epistemon guery habilement, excepté qu'il fut enroué plus de trois semaines, et eut une toux seiche, dont il ne peult onques guérir, sinon à force de boire 1».
Par exemple, que se passe-t-il concrètement lors de la résurrection d’Epistémon ? Panurge, à l’aide d’onguent et de manipulations parodiquement médicales, ressuscite un décapité.Bouffonnerie de carabin ? Ou plutôt description d’un épisode où une matière rend ici vie à la matière. L’opération de Panurge ne fait jamais appel à la moindre force surnaturelle, ni au moindre souffle, ni à la moindre transcendance, mais, sous la bouffonnerie, pointe une conception très articulée du souffle matériel de l’âme. Que les esprits soient ici des souffles matériels, c’est une conceptionissue de la médecine du temps, celle d’un Gay Scavoir. On en trouve d’ailleurs déjà l’explication dans un autre passage du Pantagruel, la fameuse lettre de Gargantua à son fils.
« Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées (…). Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples (…). Je voy les brigans, les boureaulx, les...
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