Reconnaissance, enjeux theoriques ethiques politiques

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  • Publié le : 29 mars 2010
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LA RECONNAISSANCE AUJOURD’HUI Enjeux théoriques, éthiques et politiques du concept par Christian Lazzeri et Alain Caillé1

On assiste aujourd’hui dans l’espace public des sociétés démocratiques à une explosion des attentes et des demandes de reconnaissance. Ces demandes concernent aussi bien des droits fondamentaux – les libertés civiles et politiques par exemple – que des droits spécifiquesque l’on cherche à intégrer dans le groupe des droits fondamentaux : demande de reconnaissance d’une spécificité culturelle, ethnique ou religieuse ; demande de reconnaissance de la légitimité des langues minoritaires ; demande de reconnaissance relevant du « genre » ; demande de reconnaissance émanant de victimes soumises à des processus d’oppression non ou insuffisamment reconnus. À celas’ajoutent des attentes de reconnaissance relatives à des rapports sociaux informels tels que l’exercice du pouvoir dans les organisations hiérarchiques, la consultation et la délibération aussi bien dans les organisations que dans les associations multiples ; la demande de considération en matière de travaux pénibles. Il n’est pas jusqu’aux négociations économiques entre les différents agents qui ne soientporteuses d’attentes de reconnaissance, même lorsque l’on doit négocier sur de simples questions de pouvoir d’achat. Enfin, l’ensemble des rapports interpersonnels sont, eux aussi, traversé de demandes permanentes de reconnaissance d’une singularité qui, même si elles ne sont pas toujours codifiables, n’en demeurent pas moins intenses. En un mot, alors que l’essentiel des conflits politiques etsociaux avait porté depuis au moins deux siècles sur la question de la propriété et des revenus, mettant au premier plan l’aspiration à une répartition plus égale des richesses, dans le cadre de demandes de justice distributive, ils se structurent et se formulent désormais aussi dans le langage du droit à une égale reconnaissance2. La notion de reconnaissance semble ainsi traverser aussi bien lesdemandes formulées au sein de l’espace public que celles qui relèvent de la sphère privée. Il n’est pas certain que cet ensemble d’exigences – qui peut s’exprimer aussi bien dans le langage du droit que dans celui de la morale, voire dans le registre de la psychologie – possède toujours des objectifs clairs.
1. C. Lazzeri a rédigé la première partie et A. Caillé la seconde de ce texte quicontracte un projet de recherche interdisciplinaire en philosophie et sociologie politiques. 2. Cf. sur ce point, le débat entre A. Honneth et N. Fraser [Honneth, Fraser, 2003] concernant les questions de recouvrement entre justice distributive et reconnaissance.

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Une définition liminaire
Tentons d’esquisser une définition liminaire du concept. En prenant pourréférence le dernier livre de P. Ricœur, Parcours de la reconnaissance [2004], on peut schématiquement délimiter au moins deux grandes significations de cette notion. La première est de nature cognitive, la seconde – dans ses différentes variantes – est de nature pratique, mais toutes deux possèdent en commun une propriété transversale qui leur permet d’être désignées par le même terme. Au plancognitif, par reconnaissance on peut entendre une compétence d’identification qui, sous la forme d’un jugement, comme chez le Descartes de la 4e Méditation, identifie comme étant désormais vrai ce dont on avait préalablement douté. Ainsi, pour Descartes, reconnaître, c’est vraiment connaître ce que l’on connaît, mais dont on doutait qu’il fût vraiment connu. Cependant, cette reconnaissance peut aussise rencontrer dans le cadre de la production d’un concept comme chez Kant, dans l’analytique transcendantale de la Critique de la raison pure (« déduction transcendantale des concepts purs de l’entendement ») où la troisième synthèse, la synthèse de récognition dans le concept, consiste, pour la conscience, à identifier sa propre unité objectivée dans la production de l’unité d’un concept par...
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