Rire

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  • Publié le : 15 mai 2011
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Du rire comme arme de subversion

Si les scientifiques reconnaissent au rire des vertus thérapeutiques, d’autres – détenteurs du pouvoir sous ses formes politiques, religieuses ou économiques – le redoutent aujourd’hui et perçoivent le danger qu’il pourrait représenter pour leur image. Car telle est bien l’ambiguïté sociale du rire. D’un côté, il joue un rôle de catharsis permettant« l’évacuation de la colère, de la frustration ou de la souffrance, et donc des pulsions de violences que nous éprouvons dans certaines circonstances », ce en quoi il désamorce les risques d’affrontements ou de conflits. Mais de l’autre, il ébranle l’autorité, remet en cause le consensus lénifiant et « ruine en peu de mots, de gestes ou de symboles les stratégies de communication manipulatrices et coûteuses desdétenteurs du pouvoir. » Ce constat est mis en lumière dans le premier chapitre d’un court essai, Désobéir par le rire (Le Passager clandestin, 64 pages, 5 €), écrit par un collectif (Les Désobéissants) et publié dans une collection dirigée par Xavier Renou.
Nul doute que le rire occupe une place de première importance dans la recherche d’un apaisement social. Il sert, en quelque sorte, de soupape.Rire d’un prince évite à celui-ci d’essuyer des attaques plus vigoureuses qui fissureraient ou renverseraient son trône. Rire d’un prince le rappelle aussi à la mesure, sinon à la raison s’il vient à abuser de son pouvoir ou à se mal conduire en toute impunité. En cela, l’humour se présente comme une version moderne du serviteur placé derrière le général romain lors de son triomphe et luimurmurant « Souviens-toi que tu n’es qu’un homme », ou du fou du roi, autorisé à toutes les insolences. Mais si le général romain et le roi (jusqu’à Louis XIV qui supprima la charge de bouffon) acceptaient, bon gré mal gré, l’humour corrosif attaquant jusqu’à leurs personnes, les princes contemporains (et a fortiorileurs barons…) semblent bien moins enclins à accepter une forme de critique au vitriol oud’impertinence qui sévit aussi bien sur les ondes qu’au café du Commerce. Les mésaventures de Stéphane Guillon et Didier Porte, remerciés par la radio qui les employait (« lourdés » serait peut-être un terme plus approprié, car leur départ ne se fit pas dans la légèreté), en offrent l’exemple, même si l’on peut penser que l’initiative de ce geste n’était pas partie du Palais, mais avait été prisedans le souci de lui complaire.
Bergson l’avait souligné dans son essai Le Rire : « Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès. » Une remarque particulièrement pertinente à la lumière de notre actualité, dans un contexte où le « pas vu, pas pris » est, depuis longtemps, devenu un mode d’exercice des responsabilités. Pourtant, railler un roi ou un baron(quelque fonction qu’il occupe) pose aujourd’hui problème, car, sous les risées et les quolibets, le roi devient nu, un état qui se révèle intolérable dans un monde de communication globale et instantanée, où l’image l’emporte souvent sur le fond. Dans le même essai, Bergson ajoutait : « La seule cure contre la vanité, c’est le rire et la seule faute qui soit risible, c’est la vanité ». Mais, de nosjours, cette cure paraît, pour beaucoup, bien au-dessus de leurs moyens.
Umberto Eco, dans Le Nom de la rose, avait fait d’un hypothétique tome second de laPoétique d’Aristote, sensé traiter de la comédie, donc du rire, le pivot de son célèbre roman policier porté au cinéma. Le bibliothécaire aveugle de l’abbaye, Jorge de Burgos (clin d’œil à Jorge-Luis Borges…) dit, dans les dialogues du film :« Le rire tue la peur, et sans la peur, il n’y a pas de foi. Car, sans la peur du Diable, il n’y a plus besoin de Dieu. […] Pouvons-nous rire de Dieu ? Le monde retomberait dans le chaos. » Ce propos – auquel d’autres religions, sinon toutes, adhèrent encore – montre combien le rire peut saper un projet politique et, en le paraphrasant pour conduire le raisonnement à son extrémité, on...
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