Romain gary

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  • Publié le : 16 avril 2011
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Texte 14 La rencontre avec Lila (p 24 25)

A la mi-juin, alors que m'étant gavé et assoupi, j'ouvris les yeux, je vis devant moi une fillette très blonde sous un grand chapeau de paille, qui me regardait sévèrement. Il y avait de l'ombre et du soleil sous les branches et il me semble aujourd'hui encore, après tant d'années, que ce jeu de clair-obscur n'a jamais cessé autour de Lila et qu'en cetinstant d'émotion, dont je ne compre­nais alors ni la raison ni la nature, je fus, en quelque sorte, prévenu. Instinctivement, sous l'effet de je ne sais quelle force ou faiblesse intérieure, je fis un geste dont je fus bien loin de pressentir alors le caractère définitif et irrévocable : je tendis une poignée de fraises à cette blonde et sévère apparition. Je ne m'en tirai pas à si bon compte.La fillette vint s'asseoir à côté de moi et, sans prêter la moindre attention à mon offrande, s'empara du panier tout entier. Les rôles furent ainsi distribués à tout jamais. Lorsqu'il ne resta au fond du panier que quelques fraises, elle me le rendit et m'informa non sans reproche
- C'est meilleur avec du sucre.
Il n'y avait qu'une seule chose à faire et je n'hésitai pas. Me levant d'un bond,je fonçai les poings au corps à travers bois et champs jusqu'à la Motte, me précipi­tai dans la cuisine comme un boulet de canon, m'emparai d'un carton de sucre en poudre sur l'étagère et refis à la même vitesse le chemin en sens inverse. Elle était là, assise dans l'herbe, le chapeau posé à côté d'elle, contemplant une bête à bon Dieu sur le revers de sa main. Je lui tendis le sucre.
- Je n'enveux plus. Mais tu es gentil.
- On laissera le sucre ici et on reviendra demain, dis-je, avec l'inspiration du désespoir.
- Peut-être. Tu t'appelles comment ?
- Ludo. Et toi ?
La bête à bon Dieu s'envola.
- On ne se connaît pas encore assez. Je te dirai peut-être mon nom un jour. Je suis assez mystérieuse, tu sais. Tu ne me reverras sans doute plus jamais. Que font tes parents ?
- Je n'ai pasde parents. Je vis chez mon oncle.
- Qu'est-ce qu'il fait ?
Je sentais confusément que « facteur rural » n'était pas ce qu'il fallait.
- Il est maître des cerfs-volants, dis-je.
Elle parut favorablement impressionnée.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- C'est comme un grand capitaine, mais dans le ciel.
Elle réfléchit encore un moment, puis se leva.
- Je reviendrai peut être demain,dit-elle. Je ne sais pas. Je suis très imprévisible. Quel âge as-tu ?
- Je vais avoir bientôt dix ans.
- Oh, tu es beaucoup trop jeune pour moi. J'ai onze ans et demi. Mais j'aime bien les fraises des bois. Attends-moi ici demain à la même heure. Je vais revenir, si je n'ai rien de plus amusant à faire.
Elle me quitta, après m'avoir jeté un dernier regard sévère.
Je dus bien cueillir trois kilos defraises le lendemain. Toutes les quelques minutes. Je
Courais voir si elle était là. Elle ne vint pas, ce jour-là. Ni le lendemain, ni le surlendemain.

Texte 15 La déclaration de Guerre ( p 152 154)

Au cours des heures qui précédèrent l'invasion de la Pologne, je tins avec une imbécillité irréprochable mon rôle dans le grand ballet collectif de, dindons qui se déroulait d'un bout à l'autredu pays. C'était à qui monterait plus haut la jambe dans le coup de pied imaginaire au cul des allemands, un french cancan sur la scène d'un bal Tabarin qui s'étendait des Pyrénées à la ligne Maginot. « LA POLOGNE TIENDRAI » clamaient les journaux et la radio, et je savais, avec une certitude heureuse qu'autour de Lila se dressait le barrage des poitrines les plus vaillantes du monde, mesouvenant des bataillons de cavaliers qui traversaient Grodek en chantant, avec leurs sabres et leurs drapeaux. La« mémoire historique » des Polonais, disais je a mon oncle, était une mine inépuisable de courage, d'honneur et de fidélité et, tournant le bouton de notre vieille T.S.F., j'attendais avec impatience le début des hostilités et les premiers bulletins de victoire, m'irritant lorsque les...
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